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Clement Delaunay

Actualité, lectures et humeurs

Charles Fourier et la quatrième pomme

Une pomme à quatorze sous

L’histoire commence dans un restaurant parisien, à la fin du Directoire. Un commis voyageur, Fourier, d’une trentaine d’années, monté de province, se fait servir une pomme et la paie quatorze sous. Il vient d’une région où la même quantité coûte cent fois moins, sous un climat comparable et à quelques dizaines de lieues de là. Il repose sa fourchette. Entre l’arbre et l’assiette, quelque chose a dévoré la valeur du fruit, et ce quelque chose porte un nom : le commerce.

Charles Fourier en tirera un système complet du monde, et une prétention qui résume l’homme. Il y avait eu, dit-il, trois pommes fameuses : celle d’Adam, qui perdit l’humanité ; celle de Pâris, qui déclencha la guerre de Troie ; celle de Newton, qui livra la loi des mondes. La quatrième serait la sienne, et elle livrerait la loi des sociétés.

On peut sourire de l’aplomb. On aurait tort de s’y arrêter, car il n’y a peut-être pas dans tout le XIXᵉ siècle français d’esprit à la fois aussi extravagant et aussi juste. Le même homme a conçu des océans de limonade et des hommes munis d’une queue préhensile — et écrit, quarante ans avant tout le monde, que le travail pourrait être désirable, que l’émancipation des femmes mesure le degré de civilisation d’une société, et qu’il faut garantir à chacun de quoi vivre avant de lui demander de produire. Le problème Fourier est tout entier là : on ne sait jamais où s’arrête le fou et où commence le prophète.

Le commis voyageur

François Marie Charles Fourier naît à Besançon en 1772, fils d’un marchand drapier aisé. L’enfance est celle d’un enfant de boutique, et le souvenir qu’il en gardera est celui d’un dégoût : à sept ans, raconte-t-il, il découvre qu’il faut mentir pour vendre et jure haine éternelle au négoce. C’est une étymologie personnelle un peu trop belle pour être exacte, mais elle donne le ton.

La Révolution finit de le ruiner. À Lyon, en 1793, la marchandise qu’il vient d’acheter est emportée par le siège de la ville ; il est enrôlé, emprisonné, échappe de peu à la mitraille. Il en sortira sans fortune et sans illusion politique : la Terreur lui a appris qu’on peut changer le régime sans rien changer à la condition des hommes, leçon dont son œuvre entière procède.

Commence alors une existence d’employé. Commis, courtier, teneur de livres à Lyon puis à Paris, il passe ses journées dans des bureaux dont il décrira le désespoir avec une précision clinique, et ses soirées dans des chambres meublées à écrire un système total du monde. Trente ans de cette vie-là, sans institution, sans maître, sans lecteur.

Trois livres en sortent : la Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (1808), publiée anonymement à Lyon et qui passe inaperçue ; le Traité de l’association domestique-agricole (1822) ; le Nouveau Monde industriel et sociétaire (1829), le plus lisible, celui par lequel il faut commencer. Un quatrième, Le Nouveau Monde amoureux, trop scandaleux pour son temps, restera dans un carton jusqu’en 1967.

Il serait faux de le dire inconnu de son vivant. Il avait des disciples, une revue, une école — Just Muiron, Victor Considérant, une poignée d’autres qui l’appelaient « Maître ». Il attendait mieux. La légende veut qu’il ait, pendant des années, déjeuné chez lui à midi précis, au cas où le mécène annoncé dans ses livres se présenterait enfin pour financer le premier phalanstère. Personne n’est venu. Il est mort seul dans son appartement de la rue Saint-Pierre-Montmartre, en octobre 1837, parmi ses pots de fleurs.

« Civilisation », une insulte

Il faut d’abord détromper le lecteur moderne sur un mot. Chez Fourier, la Civilisation n’est pas un accomplissement : c’est le nom d’un stade historique, et le plus misérable de la série. Il l’écrit avec une majuscule comme on étiquette une maladie. Sauvagerie, patriarcat, barbarie, civilisation : quatre manières de rater la vie en commun, dont la dernière a seulement l’avantage de produire les moyens techniques de sa propre abolition.

Son réquisitoire vise trois cibles. Le commerce d’abord, qu’il détaille avec la rancune précise d’un homme du métier : il en recense les fraudes par dizaines — accaparement, banqueroute, adultération, spéculation sur la disette — et montre qu’une société rémunérant l’intermédiaire à proportion de la rareté organise mécaniquement la rareté. Le travail parcellaire ensuite, répétitif et subi, gaspillage d’énergie humaine comparable à un moteur qu’on laisserait tourner à vide. Le ménage enfin : trois cents cuisines pour trois cents familles, trois cents feux, trois cents femmes assignées à la même tâche à la même heure. L’absurdité domestique lui paraît le modèle réduit de l’absurdité sociale.

Ce qui le sépare radicalement des réformateurs de son temps, c’est le refus de la morale. Fourier ne demande à personne de s’amender. Il tient les moralistes pour les vrais responsables du désastre, parce qu’ils exigent de l’homme qu’il contrarie sa nature et s’étonnent ensuite qu’il y parvienne mal. La vanité, la gourmandise, l’inconstance, le goût de l’intrigue ne sont pas des vices à corriger : ce sont des forces, au sens où la physique parle de forces, et le tort de la Civilisation est de les employer à contresens.

Renversement décisif, et qui reste sa signature. Il ne s’agit pas de fabriquer un homme nouveau, chantier auquel le siècle suivant consacrera tant d’énergie et tant de cadavres. Il s’agit de prendre l’homme tel qu’il est, avec sa cargaison de passions ingérables, et de construire autour de lui l’agencement qui les rendra productives. Le problème n’est pas l’humanité. Le problème est le montage.

L’attraction passionnée

Son ambition tient en une analogie. Newton a trouvé la loi qui tient les astres ensemble : l’attraction. Fourier prétend avoir trouvé celle qui tient les hommes ensemble, et c’est la même, transposée dans l’ordre des âmes. Les passions sont à la société ce que la gravitation est au système solaire : non des accidents à corriger, mais les forces dont il faut calculer la résultante.

D’où l’inventaire, qu’il veut exhaustif comme une table de Mendeleïev avant l’heure. Douze passions fondamentales, en trois groupes.

GroupePassionsCe qu’elles font
Les sensitives (luxisme)vue, ouïe, odorat, goût, toucherattachent l’homme aux choses : le luxe, la table, le confort
Les affectives (groupisme)amitié, amour, ambition, famillismeattachent l’homme aux hommes : les quatre manières de faire groupe
Les distributives (sérisme)cabaliste, papillonne, compositeagencent les groupes entre eux : le ressort du système

Les trois dernières sont son apport propre, et la partie de l’édifice qu’on peut encore lire sans indulgence. La cabaliste est le goût de l’intrigue, de la rivalité de chapelle, du parti pris — vice avéré dans un bureau, moteur admirable si l’on fait concourir des équipes. La papillonne est le besoin de changer, l’incapacité à rester plus de deux heures sur la même tâche — tare capitale à l’atelier, ressource si l’on conçoit la journée comme une suite de séances brèves. La composite est l’ivresse de l’enthousiasme partagé, le plaisir pris à deux titres à la fois, sensuel et affectif.

Aucune n’est mauvaise. Chacune devient destructrice quand la société la contrarie et féconde quand elle l’emploie. C’est une thèse de mécanicien, pas de prédicateur.

La combinatoire fait le reste, et c’est là que l’édifice bascule dans la manie. En combinant les douze passions selon leurs dominantes, Fourier obtient 810 caractères par sexe, soit 1 620 types humains ; le phalanstère devra les réunir tous, faute de quoi le clavier serait incomplet et l’harmonie impossible. Il faut y voir l’intuition réelle sous l’arithmétique délirante : ce que Fourier appelle harmonie n’est pas l’uniformité, c’est le contraire exact. Une société ne fonctionne que si elle contient assez de différences pour que chaque tâche trouve quelqu’un qui l’aime. Il faut des gens qui aiment ce que d’autres détestent. La diversité n’est pas une tolérance : c’est une condition technique.

Le phalanstère

Le dispositif porte un nom forgé sur la phalange macédonienne et le monastère : un bâtiment unique, conçu comme un Versailles pour mille six cent vingt personnes, posé sur un domaine d’environ une lieue carrée. Fourier en a dessiné le plan jusqu’à l’écœurement : l’aile bruyante pour les ateliers et les enfants, l’aile calme pour les bureaux et les bibliothèques, les rues-galeries chauffées qui relient tout sans qu’on ait à sortir, les cuisines communes, le théâtre, l’opéra. Ce n’est pas une caserne, et c’est important : la chambre reste privée, et l’on peut dîner seul si l’on veut.

Le travail y est réorganisé selon un principe unique, tiré directement de la papillonne : aucune tâche ne dure plus de deux heures. Chacun se présente le matin à une bourse du travail où s’échangent les séances de la journée, et compose son emploi du temps entre les « séries passionnées » qui se disputent les ouvriers. On passe du verger à la lingerie, de la lingerie au laboratoire ; un phalanstérien peut exercer quarante métiers, et l’émulation entre séries rivales — la cabaliste à l’œuvre — remplace le contremaître.

Deux pages de son œuvre valent, pour qui s’intéresse au travail, tout un rayon de management contemporain. L’une explique que les enfants adorent patauger dans la saleté et qu’on en fera donc les Petites Hordes, corps d’élite chargé des besognes répugnantes, décoré et acclamé pour cela. L’autre établit qu’un homme qui choisit sa tâche, la fait brièvement, en équipe, et en reçoit de l’estime, produira plus et mieux qu’un homme contraint. Ce n’est pas rien d’avoir écrit cela en 1822.

L’économie du phalanstère tranche avec le communisme auquel on l’assimile trop vite. La propriété privée subsiste ; la phalange est une société par actions dont chacun peut détenir des parts, et l’inégalité des fortunes demeure. Les bénéfices se répartissent en douzièmes entre les trois facteurs de la production : cinq pour le travail, quatre pour le capital, trois pour le talent. Surtout, chaque membre reçoit d’abord un minimum d’existence — logement, nourriture, vêtement, soins — indépendamment de ce qu’il produit, et travaille ensuite pour le surplus. L’intuition est celle d’un revenu garanti, cent cinquante ans avant le débat.

La logique qui commande tout cela mérite d’être nommée, parce qu’elle est à contre-courant de toute l’économie politique de son siècle. Ricardo, Malthus et leurs successeurs raisonnent sur la rareté : les biens sont limités, il faut les répartir. Fourier raisonne sur l’abondance : les biens sont limités parce que le système est mal fait, et un travail rendu désirable produirait bien au-delà des besoins. D’où son obsession du repas, qui paraît frivole et ne l’est pas : la gastronomie est chez lui une science sociale, la table le lieu où se mesure une civilisation, et inviter quelqu’un à dîner la forme la plus simple de la prise en charge du bonheur d’autrui. Quant aux institutions politiques, il ne les abolit pas. Il prévoit simplement qu’elles s’éteindront d’elles-mêmes, faute d’emploi, une fois que plus personne n’aura de raison de nuire — préfiguration exacte du dépérissement de l’État dont Marx fera son horizon.

Les amours

La méthode qui vaut pour le travail vaut pour le désir, et Fourier l’applique avec une rigueur qui a terrifié ses propres disciples. Si la papillonne rend absurde qu’on passe douze heures à la même tâche, elle rend tout aussi absurde qu’on passe quarante ans avec la même personne par contrat. Le mariage indissoluble est un atelier monotone conjugal. Il sera aboli.

À la place, une combinatoire amoureuse aussi minutieuse que la combinatoire productive : une bourse aux inclinations, des cérémonies, des corporations, une nomenclature complète des goûts et des accords possibles. Le point décisif est que rien n’y est prescrit. Le monogame a sa place, le volage la sienne, le célibataire endurci la sienne, et l’homme aux appétits les plus singuliers y trouve la confrérie de ses pareils — Fourier soutient sans rire qu’une manie sexuelle satisfaite est moins dangereuse qu’une manie sexuelle réprimée, et qu’il n’existe pas de goût si bizarre qu’il ne rencontre, sur mille six cent vingt personnes, son exact complément. Il pousse jusqu’à prévoir un minimum sexuel, pendant du minimum vital : nul ne doit être laissé sans tendresse, et des corps institués y pourvoient.

Ce manuscrit-là, Le Nouveau Monde amoureux, ses héritiers l’ont enterré. Il a fallu attendre 1967 pour qu’il paraisse, ce qui en dit long sur ce que les socialistes du XIXᵉ siècle ont préféré ne pas lire chez leur prédécesseur.

Mais c’est sur les femmes que Fourier a été le plus loin, et le plus tôt. Dès 1808, dans la Théorie des quatre mouvements, il pose que les progrès sociaux s’opèrent en raison du progrès des femmes vers la liberté, et que les décadences sociales se produisent en raison de la décroissance de cette liberté — l’extension des privilèges des femmes étant, dit-il, le principe général de tous progrès. La phrase est de 1808 : ni Condorcet ni personne ne l’avait formulée aussi nettement comme loi de l’histoire. Dans le phalanstère, les femmes ont accès à tous les métiers, disposent de leurs revenus, élèvent leurs enfants en commun et ne dépendent d’aucun mari. On lui attribue souvent la paternité du mot féminisme ; l’attribution est discutée, la chose ne l’est pas.

Il faut mesurer ce que cela signifie chez un homme né sous Louis XV. Ce n’est pas une générosité d’utopiste, c’est une conséquence de son système : une société qui retranche la moitié de ses caractères du jeu des passions se prive d’autant de ressources, et se condamne à l’harmonie boiteuse. La liberté des femmes n’est pas chez lui une question de justice. C’est une question de rendement, ce qui la rend, étrangement, plus difficile à congédier.

La part folle

Vient le moment où tout lecteur de Fourier repose le livre. L’humanité, explique-t-il, traversera trente-deux périodes sur environ quatre-vingt mille ans, et l’entrée en Harmonie transformera le globe lui-même. L’aurore boréale, captée, réchauffera les pôles ; le Sahara se couvrira de vergers ; la mer, changée de composition, aura le goût d’une limonade. Six lunes remplaceront la nôtre. Les espèces nuisibles céderont la place à des anti-lions, des anti-requins, des anti-baleines, dociles et serviables. L’homme mesurera plus de deux mètres, vivra cent quarante ans et sera pourvu d’un archibras, longue queue préhensile terminée par une main et un œil, avec laquelle il nagera comme un poisson et cueillera les fruits sans échelle.

On a longtemps traité ces pages comme une tumeur à exciser : le bon Fourier social d’un côté, le pauvre fou cosmique de l’autre. L’opération est confortable et probablement illicite, car c’est la même opération d’esprit qui produit les deux. Un homme persuadé d’avoir découvert la loi unique de l’attraction n’a aucune raison de l’arrêter aux frontières de la société ; si elle vaut, elle vaut pour les planètes, les espèces et les mers. La démesure n’est pas un accident du système, c’est sa conséquence. Fourier est un rationaliste intégral — et le délire, ici, est la forme que prend une rationalité qui ne s’arrête jamais.

Il y a d’ailleurs une justice à ce que ce soient les surréalistes, et non les économistes, qui l’aient sauvé de l’oubli : André Breton lui a consacré une Ode en 1947, tenant l’invention du phalanstère et celle de la mer de limonade pour les deux faces d’une même audace. Ses contemporains, eux, avaient tranché plus court. On l’appelait « Fou-Riez », et l’on ne lisait pas la suite.

Ce qu’on en a fait

Les disciples s’y sont essayés, et l’histoire de leurs tentatives est celle d’une longue série de naufrages instructifs. Victor Considérant, polytechnicien et principal héritier de l’école, part fonder au Texas en 1855 la colonie de La Réunion : terres mal choisies, sécheresse, gelées, départ des colons, liquidation en trois ans. L’Amérique avait déjà connu une trentaine de phalanges plus ou moins fidèles, dont la North American Phalanx du New Jersey, la plus durable, et Brook Farm, où l’on croisait Hawthorne et les transcendantalistes ; toutes ont sombré en une dizaine d’années, la plupart par le feu ou par la dette.

Une seule a tenu, et c’est celle dont on parle le moins. En 1859, à Guise, dans l’Aisne, un fabricant de poêles en fonte nommé Jean-Baptiste Godin construit pour ses ouvriers un « palais social » directement inspiré du phalanstère : logements avec eau et air, cour couverte, crèche, écoles, théâtre, buanderies, économat, caisses de secours. En 1880, il transfère la propriété de l’usine à une association coopérative du capital et du travail. Le Familistère a fonctionné sous cette forme jusqu’en 1968 et se visite aujourd’hui. Godin avait retranché la cosmogonie, l’amour libre et la papillonne. Il avait gardé l’architecture, la mutualisation et le partage des bénéfices — et cela, cela a marché pendant plus d’un siècle.

La postérité théorique fut plus cruelle. Engels range Fourier parmi les « socialistes utopiques », formule qui l’honore et le disqualifie du même mouvement : génial satiriste de la société bourgeoise, mais incapable de désigner la force historique qui la renversera. Le marxisme triomphant en fera un ancien charmant. Il faudra les surréalistes, puis Roland Barthes qui l’installe en 1971 aux côtés de Sade et de Loyola comme un pur inventeur de langue, puis mai 68 et les communautés américaines, pour qu’on le rouvre.

Et aujourd’hui ? Retirez l’archibras et les six lunes : ce qui reste est d’une actualité déconcertante. Un revenu garanti détaché de l’emploi. Une critique de l’intermédiation marchande qui vaut pour les plateformes comme elle valait pour les courtiers en grains. L’idée que la motivation au travail est une affaire d’agencement et non de discipline, devenue depuis une littérature entière. Le logement collectif conçu pour produire du lien, que l’habitat participatif redécouvre à chaque génération. L’égalité des femmes posée comme critère du progrès. Une économie pensée depuis l’abondance possible plutôt que depuis la rareté subie.

Fourier s’est trompé sur à peu près tout ce qui était vérifiable. Il ne s’est pas trompé sur ce qui manquait. C’est le privilège des utopistes : ils ne décrivent jamais le monde qui vient, mais ils désignent avec une précision désagréable ce que le monde présent refuse de regarder. Deux siècles après la pomme à quatorze sous, on n’a toujours pas répondu à sa question : pourquoi faudrait-il que le travail soit triste ?