Danièle Sallenave : Jojo le Gilet jaune
Trois syllabes
Le titre n’est pas de l’auteure. Il vient d’une phrase attribuée au président de la République, reprochant à la presse d’accorder autant de place à « Jojo le Gilet jaune » qu’à un ministre — propos rapporté au début de 2019, au cœur du mouvement.
Il faut mesurer ce que fait ce diminutif, parce que tout le livre part de là. « Jojo » n’est pas une insulte ; c’est pire, c’est une catégorie. Le prénom familier, affectueux presque, désigne un type social qu’on n’a pas besoin de nommer autrement parce qu’on suppose que tout le monde voit de qui il s’agit. Il classe, il réduit et il dispense d’écouter, le tout en trois syllabes, et sans qu’aucune méchanceté ait été formulée. C’est une opération de langage d’une efficacité redoutable, et Danièle Sallenave, qui est professeur de lettres, en fait aussitôt son objet.
Son tract, paru chez Gallimard en 2019 dans la même collection que celui de François Sureau, entreprend donc de rendre au mot son contenu : qui est Jojo, où vit-il, que demande-t-il, et surtout pourquoi ceux qui parlent à longueur d’année ne l’avaient-ils jamais rencontré.
Une transfuge
On pourrait ricaner : une académicienne expliquant le peuple, voilà exactement ce dont le peuple se plaint. Le réflexe serait paresseux, et il faut dire pourquoi.
Danièle Sallenave naît en 1940 à Angers, fille de deux instituteurs de l’Anjou. C’est un milieu qu’il faut se représenter correctement : ni bourgeois ni pauvre, installé au cœur de la promesse républicaine, celle où l’école tient lieu de destin et où l’on juge les gens sur ce qu’ils apprennent. Elle en sortira par le haut — l’École normale supérieure, l’agrégation de lettres, l’enseignement à l’université — et elle passera une partie de son œuvre à examiner ce que ce trajet a coûté et emporté avec lui. L’Églantine et le Muguet, publié un an avant ce tract, est entièrement consacré à cette France-là, celle des bourgs de l’Ouest et de l’école laïque.
Le reste du parcours est celui qu’on attend : le prix Renaudot en 1980 pour Les Portes de Gubbio, une trentaine de livres, la traduction de Pasolini, et l’élection à l’Académie française en 2011, où elle succède à Maurice Druon — femme de gauche, républicaine et laïque dans une assemblée qui ne l’est pas toujours.
Cela ne lui donne aucun droit particulier de parler au nom des ronds-points, et elle ne le prétend pas. Cela lui donne autre chose, plus rare : elle connaît les deux rives. Elle sait ce que les gens de son milieu d’origine pensent de ceux de son milieu d’arrivée, et réciproquement, et c’est cette double familiarité qui rend son diagnostic intéressant. Il ne s’agit pas d’un regard porté d’en haut avec bienveillance : il s’agit d’un aller-retour.
La terrasse qui n’existe pas
La page qu’on retient est une description, et elle vaut mieux que bien des analyses.
Les Gilets jaunes, écrit Sallenave, sont des gens que les habitants des grandes villes ne croisent jamais et n’entendent jamais. Ils habitent des maisons individuelles groupées à la sortie des anciens villages, avec un carré d’herbe et deux voitures devant. Ils ont cru vivre mieux en quittant la ville et constatent qu’il n’en est rien.
Puis vient le rapprochement qui fait tout le travail. Ceux qui vivent dans les métropoles se retrouvent le soir aux terrasses des cafés — ce fameux symbole du mode de vie à la française, dont on a tant parlé après novembre 2015, parce que c’est là que les terroristes avaient tiré. Or, écrit-elle, il n’y a pas une terrasse en vue autour des zones pavillonnaires.
La phrase est d’une efficacité redoutable parce qu’elle ne dénonce rien. Elle constate simplement que ce que la France a proclamé, dans le moment où elle s’est définie contre ses agresseurs, était le mode de vie d’une fraction du pays. Des millions de gens ont entendu qu’on défendait leur art de vivre et ont cherché en vain où il se trouvait chez eux.
On comprend alors ce que signifie le vêtement lui-même. Le gilet de haute visibilité est obligatoire dans chaque voiture, donc universellement disponible, ce qui explique la rapidité du mouvement. Mais il a une fonction unique et un seul usage : être vu. On l’enfile quand on est en panne au bord d’une route, dans l’obscurité, pour ne pas être écrasé. Il n’y a pas de symbole plus exact pour des gens dont la plainte est précisément qu’on ne les voit pas.
Et il faut noter le lieu qu’ils ont choisi. Ni l’usine ni la place de la République : le rond-point, c’est-à-dire l’équipement le plus caractéristique du périurbain français, l’endroit où l’on passe sans s’arrêter, où personne n’habite et qui n’appartient à personne. Ils ont occupé le seul espace public qui leur restait.
Le silence des uns, la voix des autres
Demander qui sont les Gilets jaunes, observe Sallenave, revient à demander qui ne l’est pas. Et la réponse est instructive.
Il y a d’abord ceux qui les critiquent, et dont la critique porte moins sur ce qu’ils demandent que sur la manière dont ils le demandent — la façon de parler, l’orthographe des pancartes, l’absence de porte-parole présentable. Le désaccord politique s’exprime en jugement de goût, ce qui est une vieille habitude française et le plus sûr moyen de ne pas discuter du fond.
Il y a surtout ceux qui se taisent. Sallenave relève la réserve d’écrivains et d’intellectuels d’ordinaire prompts à signer, et elle a raison d’y insister, car le contraste avec d’autres mobilisations est saisissant. Le mouvement n’avait ni les codes, ni les relais, ni le vocabulaire qui rendent une cause adoptable dans le monde des idées, et il se trouvait chez lui des énoncés — sur les immigrés, sur les journalistes, sur les femmes parfois — qu’on ne pouvait pas endosser. Beaucoup ont préféré attendre. Le silence est une position, et il en dit long sur ce qu’exige aujourd’hui la solidarité intellectuelle : que les pauvres soient présentables.
Il y a enfin ceux qui parlent à leur place, et là le livre ne ménage personne. Une certaine droite, jusqu’à l’extrême, s’empare du mouvement pour démontrer l’abandon des Français par leurs élites, tout en ayant voté vingt ans durant les politiques qui ont produit cet abandon. Une gauche protestataire s’y projette pour y retrouver le sujet révolutionnaire qu’elle avait perdu, au risque de traduire dans son propre vocabulaire des demandes qui n’y étaient pas. Dans les deux cas, on parle au nom de, ce qui est la manière la plus polie de continuer à parler à la place.
Ce que voulaient réellement les intéressés, Sallenave le résume par un mot qu’elle emprunte à Simone Weil : la dignité. Non l’égalité des revenus, ni même d’abord le pouvoir d’achat, mais l’égale considération due à un homme, qu’il soit ministre ou mineur. C’est exactement ce que Weil établissait après son année d’usine : le malheur ouvrier n’est pas d’abord une affaire de salaire, il est une affaire d’humiliation. Quatre-vingts ans plus tard, un mouvement l’a redécouvert seul.
Une galerie de portraits du peuple
La partie la plus littéraire du livre est aussi la plus instructive : Sallenave y relit la façon dont les écrivains ont regardé les foules, et le défilement des noms compose un tableau que l’on ferait bien de méditer.
Gustave Le Bon ouvre la série, et c’est lui qu’il faut avoir en tête. Sa Psychologie des foules, en 1895, établit que l’individu rassemblé perd son jugement, devient suggéstible, régresse à un état primitif : la foule ne raisonne pas, elle est femme, elle est enfant, elle est barbare. Le livre a eu un succès considérable, il a été lu par Mussolini et par bien d’autres, et sa grammaire nous est restée. Chaque fois qu’un commentateur explique qu’un mouvement social obéit à la passion plutôt qu’à la raison, c’est Le Bon qui parle sans qu’on le nomme.
Céline représente une autre voie, plus néfaste : le peuple parlé de l’intérieur, avec sa langue et sa rancune, par un écrivain qui en a tiré le pire.
Bernanos en représente une troisième, qui est aussi la plus proche de Sallenave : la colère contre les bien-pensants, la défense de l’humilié comme critère de toute politique — et c’est à lui qu’on doit la formule qui vaut avertissement pour tout lecteur de ce tract : lorsqu’un homme crie vive la liberté, il pense évidemment à la sienne.
Simone Weil donne le critère, comme on l’a dit. Brecht donne l’ironie, avec sa suggestion que le gouvernement, déçu de son peuple, ferait mieux de le dissoudre pour en élire un autre. Heimito von Doderer, romancier autrichien, donne la profondeur romanesque de l’émeute, dans une œuvre construite autour de l’incendie du Palais de justice de Vienne en 1927.
S’y ajoutent des figures plus proches : Dupont-Lajoie, personnage du film d’Yves Boisset en 1975, devenu le nom commun du Français moyen ordinairement raciste — référence qui dit à elle seule comment une certaine gauche cultivée a pris l’habitude de regarder les classes populaires ; Emmanuel Todd et Anne Nivat, qui sont allés voir ; les Pinçon-Charlot, qui ont fait le chemin inverse en étudiant les riches.
La leçon de cette galerie est simple et désagréable : la littérature française a beaucoup écrit sur le peuple et fort peu à partir de lui, et l’oscillation entre le mépris et l’idéalisation est la même opération vue de deux côtés. Dans les deux cas, l’intéressé ne parle pas.
« Le populisme exploite l’absence de peuple »
C’est la phrase la plus utile du livre, et elle n’est pas de Sallenave non plus. Elle est de Bronisław Geremek, et il vaut la peine de dire qui il était, car cela change ce que la formule pèse.
Geremek, né en 1932, est un historien médiéviste polonais, spécialiste mondialement reconnu de la pauvreté et de la marginalité — son grand livre, La Potence ou la pitié, retrace cinq siècles de traitement européen des pauvres, oscillant entre l’aumône et l’enfermement. Enfant du ghetto de Varsovie, dont il sortit caché, il fut ensuite communiste, puis rompit en 1968, devint le conseiller intellectuel de Solidarność aux côtés de Wałęsa, négocia la sortie du communisme à la Table ronde de 1989, fut ministre des Affaires étrangères puis député européen. Il est mort dans un accident de voiture en 2008.
La phrase n’est donc pas une pique de chroniqueur : elle vient d’un homme qui a passé sa vie à étudier les pauvres et à faire de la politique dans un pays où le populisme a gagné. Et elle inverse la façon ordinaire de poser le problème.
On dit d’habitude : le populisme est un danger pour la démocratie, il flatte les passions, il faut s’en protéger. Geremek dit autre chose : le populisme est un symptôme. Il prospère dans un vide, celui que laisse un système représentatif où le peuple n’est plus physiquement présent — ni dans les assemblées, où les ouvriers et les employés ont à peu près disparu des bancs, ni dans les partis, ni dans les médias, ni dans les lieux où se forment les décisions. Quelqu’un finit toujours par occuper la place vacante en criant qu’il parle au nom de ceux qu’on n’entend pas, et il a raison sur le constat, ce qui fait sa force.
Cela déplace entièrement la question. Lutter contre le populisme en dénonçant les populistes revient à traiter la fièvre. La seule réponse consiste à faire revenir le peuple sur la scène, c’est-à-dire à accepter qu’il y parle lui-même, avec ses mots, et sans l’y faire monter par délégation.
Le haut et le bas
Le livre se ferme sur deux documents venus de l’Est, et le rapprochement est plus malicieux qu’il n’en a l’air.
Le premier est un échange de 1946. À Fulton, en mars, Churchill prononce le discours du rideau de fer, de Stettin à Trieste. Staline lui répond dans la Pravda, et sa réponse contient un passage que Sallenave exhume à bon escient : M. Churchill, dit-il, évoque volontiers dans ses discours les petites gens qui vivent dans des maisons modestes, leur donne en grand seigneur des tapes amicales sur l’épaule et se dit leur ami ; mais ces hommes ne sont pas aussi simples qu’on pourrait le croire, ils ont leur point de vue, leur politique, et ils savent se défendre — ce sont eux, les millions de ces petites gens, qui ont battu M. Churchill et son parti en donnant leurs voix aux travaillistes.
Il faut mesurer ce que la citation a d’inconfortable, et c’est précisément pourquoi elle est bien choisie. L’argument est juste, et il est prononcé par Staline — qui n’avait, au même moment, aucune leçon à donner sur la souveraineté des petites gens. On y voit d’un coup toute la difficulté du sujet : la dénonciation du paternalisme des élites est une arme qui fonctionne dans toutes les mains, y compris les pires, et le fait qu’elle soit exacte ne dit rien de celui qui la brandit. C’est aussi, en 2019, l’avertissement qui vaut pour les récupérations du mouvement.
Le second document est un graffiti, relevé sur un pont de l’Oder, à la frontière germano-polonaise : Die Grenze verläuft nicht zwischen den Völkern, sondern zwischen oben und unten — la frontière ne passe pas entre les peuples, mais entre le haut et le bas.
C’est en effet le résumé du livre, et l’endroit où il prend parti. Contre la lecture qui fait des Gilets jaunes une question identitaire ou nationale, Sallenave maintient que la ligne de fracture est sociale, et qu’elle traverse les pays au lieu de les séparer. C’est une position, discutable comme toute position, et elle a le mérite d’être annoncée.
Sept ans après
La première version de l’article écrite en mars 2020 — quelques jours avant que le pays ne se confine et que le mouvement ne disparaîsse des rues — gagne à être complétée par ce que les années suivantes ont établi.
La sociologie a tranché quelques points. Les enquêtes menées sur les ronds-points dès l’hiver 2018 dessinent un profil plus précis que l’image d’Épinal : non pas les plus pauvres, mais des ouvriers, des employés, des retraités de ces métiers et de petits indépendants, situés autour ou un peu en dessous du revenu médian, vivant dans le périurbain et dépendants de leur voiture. Deux traits ressortent partout : une forte présence de femmes, souvent seules avec enfants et payées en deçà du salaire minimum, et une proportion considérable de gens qui manifestaient pour la première fois de leur vie. Ce dernier point est le plus significatif : ce n’était pas une mobilisation de militants, c’était l’entrée en politique de gens qui en étaient sortis.
Le devenir électoral a donné raison à Geremek plus qu’à personne. Les revendications démocratiques du mouvement — le référendum d’initiative citoyenne au premier chef — n’ont abouti à rien. Le grand débat a produit un rapport. Et la colère s’est déplacée vers le bulletin de vote, où le Rassemblement national a réalisé dans ces territoires ses meilleures progressions, jusqu’à devenir en 2024 le premier parti de France en nombre de voix. Le vide est resté vide, et il a été occupé. C’est exactement ce que la phrase du tract annonçait.
Que vaut ce tract
Il est bref, il est écrit, et il fait ce que presque personne n’a fait en 2019 : prendre au sérieux des gens qu’on a beaucoup commentés.
Sa faiblesse est celle du genre. Soixante pages ne permettent ni d’établir une sociologie, ni de discuter les objections, et l’on y trouve plus de justesse que de démonstration. Ceux qui répondaient, à l’époque, que le mouvement avait aussi ses violences, ses complotismes et ses énoncés inacceptables n’avaient pas tort ; Sallenave n’en dit pas grand-chose.
Sa force est ailleurs, et elle tient à une opération simple : elle a rendu à un diminutif méprisant une épaisseur humaine, une géographie, une histoire et une bibliothèque. Ce n’est pas une analyse politique. C’est un acte d’écrivain, au meilleur sens, et il reste utile tant que la même opération de langage continuera de se pratiquer sous d’autres noms.