Une histoire du syndicalisme français
Le paradoxe français
Commençons par l’énigme que cette histoire du syndicalisme doit résoudre, parce qu’elle commande tout le reste.
La France compte l’un des taux de syndicalisation les plus faibles du monde développé — de l’ordre de un salarié sur dix, et nettement moins dans le privé. Dans le même temps, la quasi-totalité des salariés français est couverte par une convention collective négociée par ces mêmes syndicats. Ailleurs en Europe, les deux chiffres vont de pair : en Scandinavie, on se syndique massivement et l’on est couvert massivement ; aux États-Unis, peu de l’un et peu de l’autre. La France est le pays où presque personne n’adhère et où presque tout le monde bénéficie.
Ce n’est ni un accident ni une anomalie passagère : c’est le produit d’une histoire précise, qui commence par une interdiction et qui passe, à chaque étape décisive, par l’État. Comprendre pourquoi un syndicalisme né dans la contestation radicale de l’État en est devenu le partenaire permanent, et pourquoi sa force juridique n’a cessé de croître à mesure que ses effectifs fondaient, c’est l’objet de ce qui suit.
Un avertissement de méthode : deux siècles en quelques pages supposent des raccourcis. On a choisi ici de suivre un fil unique — le rapport entre l’organisation ouvrière et la puissance publique — quitte à laisser dans l’ombre des épisodes entiers.
1791 : la table rase
Tout commence par une suppression, et il faut comprendre qu’elle se voulait une libération.
Deux textes de 1791 organisent la nouvelle donne. Le premier, dit décret d’Allarde — c’est en réalité une loi, adoptée en mars — abolit les corporations dans le prolongement de la tentative de Turgot en 1776. Désormais chacun exerce le métier qu’il veut, moyennant patente : fin des maîtrises, des jurandes, des monopoles de métier, de tout ce qui interdisait à un homme de travailler sans l’autorisation de ses pairs. C’était une entrave réelle, et sa suppression fut vécue comme telle.
Le second est la loi Le Chapelier, votée le 14 juin 1791, et son exposition mérite d’être lue mot à mot parce qu’elle contient toute une philosophie politique. Il doit être permis à tous les citoyens de s’assembler, dit Le Chapelier ; mais il ne doit pas être permis aux citoyens de certaines professions de s’assembler pour leurs prétendus intérêts communs. Il n’y a plus de corporation dans l’État, il n’y a plus que l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt général. Il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation.
On tient là le cœur de la conception française de la République, et il produit des effets encore aujourd’hui. Entre l’individu et la nation, rien ne doit s’interposer. Le corps intermédiaire n’est pas un contre-pouvoir utile mais une fraction qui détourne le citoyen du bien commun. L’argument, qu’on trouvait déjà chez Rousseau, vise l’Ancien Régime et ses privilèges de corps ; il frappe en fait tout aussi bien ce qui n’existe pas encore, le syndicat.
L’effet pratique est brutal et durera trois quarts de siècle. Le Code pénal de 1810 punira le délit de coalition de peines de prison, plus lourdes pour les ouvriers que pour les patrons. Le livret ouvrier, rétabli sous le Consulat, place le salarié sous le contrôle de son employeur. Et l’article 1781 du Code civil dispose, en cas de contestation sur le salaire, que le maître est cru sur son affirmation — principe d’inégalité probatoire qui ne sera abrogé qu’en 1868.
Il faut donc se représenter la situation qui s’ouvre : au moment précis où la grande industrie va rassembler des milliers d’hommes dans un même lieu, le droit français interdit à ces hommes de se concerter. Le siècle entier se passera à défaire cela.
1864-1884 : pourquoi l’État a cédé
En vingt ans, la France passe de la prohibition à l’autorisation. La loi Ollivier de 1864 abolit le délit de coalition et rend donc la grève licite ; la loi Waldeck-Rousseau du 21 mars 1884 autorise la constitution de syndicats professionnels. Reste à comprendre le revirement, car un législateur ne renonce pas de bon cœur à un interdit.
Parce que la répression avait échoué. Le siècle industriel avait produit ce qu’on en attendait : des villes qui gonflent, des journées de douze à quatorze heures, des enfants à l’atelier, une mortalité ouvrière effrayante. Et une série de soulèvements que l’interdiction n’avait nullement prévenus : les canuts lyonnais en 1831 et 1834, les journées de 1848, la Commune en 1871. Interdire l’organisation n’avait pas supprimé le conflit ; cela l’avait seulement rendu incontrôlable, parce que sans interlocuteur.
Parce qu’il s’agissait d’encadrer. C’est l’argument central de Waldeck-Rousseau, et il faut le dire franchement : il ne légifère pas par générosité. Un syndicat légal est un syndicat visible, doté de statuts déposés, de dirigeants identifiables, d’une caisse et donc de quelque chose à perdre. Il canalise la grève au lieu de la subir, il fournit un interlocuteur, il joue un rôle de régulateur social. La République opportuniste préfère des organisations qu’elle peut nommer à des émeutes qu’elle ne peut pas prévoir.
Parce que le fait était acquis. On comptait en France, au début des années 1880, quelques centaines de syndicats ouvriers en activité, tolérés sans être légaux, auxquels s’ajoutaient les sociétés de secours mutuel. La loi entérine une pratique plus qu’elle ne crée un droit.
Parce que l’argument avait été retourné. Le point est plus subtil et mérite d’être souligné. Les républicains favorables à la loi — Tolain, Allain-Targé — ne plaident pas contre le libéralisme de 1791 : ils s’en réclament. La concentration du capital, disent-ils, a isolé le producteur et rendu l’association nécessaire, pour les ouvriers d’abord mais aussi pour les agents de l’industrie, du négoce et les petits commerçants. Autrement dit : Le Chapelier voulait des individus égaux face à l’intérêt général ; or l’industrie a produit des géants d’un côté et des isolés de l’autre, et c’est désormais l’association qui rétablit l’égalité dont il rêvait.
Un dernier élément, que l’on oublie trop souvent : la loi vaut pour tout le monde. Les employeurs s’organisent aussi, et parfois plus tôt. Le traité de libre-échange franco-britannique de 1860, négocié dans le secret par Napoléon III et qui ouvre brutalement le marché français, provoque la création du Comité des forges, destiné à défendre les intérêts de la sidérurgie. L’Union des industries métallurgiques et minières suivra en 1901. Il n’y a pas, dans cette histoire, un camp organisé face à un camp dispersé : il y a deux organisations qui se construisent en miroir, et souvent l’une contre l’autre.
1884-1906 : l’invention d’un modèle
Les vingt années qui suivent la loi de 1884 sont les plus inventives de toute cette histoire, et elles produisent un syndicalisme qui ne ressemble à aucun autre en Europe.
Les bourses du travail en sont l’institution caractéristique, et Fernand Pelloutier, qui en dirige la fédération de 1895 à sa mort en 1901 à trente-trois ans, en est le théoricien. L’idée de départ est modeste : concurrencer les bureaux de placement privés, qui prélevaient sur les chômeurs. Elle devient tout autre chose. Puisque les hommes attendent leur tour, on leur met des livres entre les mains ; puis on ouvre un service juridique, un dispensaire, des cours du soir, une caisse de secours, une salle de réunion.
Ce qui s’invente là mérite d’être nommé : une contre-société ouvrière, où l’on apprend à se passer de l’État et du patron plutôt qu’à leur demander. Pelloutier appelle cela l’éducation de l’avenir : les ouvriers doivent apprendre à administrer eux-mêmes pour être capables, le jour venu, de prendre la production en charge. On ne prépare pas une prise du pouvoir, on prépare une compétence.
On emprunte un livre, on l’utilise, on le rend : c’est l’usage qui fonde le droit sur la chose, non un titre abstrait. C’est exactement la distinction que Proudhon avait établie entre la propriété, qu’il rejette, et la possession, qu’il admet — celle-ci étant bornée par l’usage effectif qu’on en fait. Une bibliothèque de bourse du travail est ainsi, sans le dire, un petit modèle proudhonien en fonctionnement.
La CGT naît en 1895 au congrès de Limoges, de la réunion de vingt-huit fédérations, dix-huit bourses et cent vingt-six chambres syndicales ; elle absorbera la fédération des bourses en 1902. Elle est alors révolutionnaire, hostile aux partis, et d’inspiration largement libertaire.
Courrières vient rappeler ce dont on parle. Le 10 mars 1906, une explosion ravage cent dix kilomètres de galeries entre Sallaumines et Billy-Montigny : mille quatre-vingt-dix-neuf morts, la plus grande catastrophe minière de l’histoire européenne. Treize survivants remonteront après vingt jours sous terre, découvrant que la compagnie avait abandonné les recherches pour protéger le gisement. Soixante mille mineurs cessent le travail ; le gouvernement Clemenceau leur oppose vingt mille soldats. Un ministre de l’Intérieur qui se disait, quelques mois plus tôt, l’ami des ouvriers, et qui se définira désormais comme le premier flic de France.
La Charte d’Amiens, adoptée en octobre 1906, sort de ce climat. L’anecdote veut qu’elle ait été rédigée en une demi-heure sur un coin de table pendant la pause du déjeuner ; elle est plausible et souvent rapportée, mais on la donnera comme une tradition militante plutôt que comme un fait établi. Le texte tient en quelques lignes et fixe pour un siècle la doctrine française.
Il pose une fin : la disparition du salariat et du patronat. Il pose une double besogne : améliorer immédiatement le sort des travailleurs, et préparer l’émancipation intégrale par l’expropriation capitaliste, la grève générale en étant le moyen. Il pose surtout l’indépendance : le syndicat se suffit à lui-même, il ne se subordonne à aucun parti, et il est demandé à ses membres de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu’ils professent au-dehors.
Cette dernière clause est la plus lourde de conséquences, et il faut en voir l’ambiguïté. Elle a protégé le syndicalisme français de la tutelle des partis mieux qu’ailleurs en Europe ; elle l’a aussi privé du débouché politique dont les syndicalismes allemand ou britannique ont fait leur force, en élevant leurs partis au pouvoir. Cent vingt ans plus tard, la Charte d’Amiens reste invoquée dans les congrès, souvent par des gens qui ne l’ont pas relue.
1914-1939 : la guerre, les scissions, l’éclair de 1936
Le 4 août 1914 est la date où la doctrine cède. La CGT avait toujours affirmé qu’elle répondrait à la mobilisation par la grève générale. Jaurès est assassiné le 31 juillet ; à ses obsèques, Léon Jouhaux, secrétaire général, annonce le ralliement à l’Union sacrée dans un discours dont la contorsion même est le document : il crie sa haine de l’impérialisme et du militarisme sauvage, déclare que cette guerre, ils ne l’ont pas voulue, et répond présent à l’ordre de mobilisation au nom de la sauvegarde des libertés péniblement arrachées.
Il faut ajouter ce que le discours ne dit pas : le gouvernement disposait du carnet B, liste d’antimilitaristes à arrêter préventivement en cas de crise. Il renonça à l’appliquer, ayant compris que le ralliement rendait l’arrestation inutile. Les deux décisions sont inséparables.
La guerre transforme le syndicalisme français plus qu’aucun congrès. Une génération de militants meurt au front. Ceux qui restent découvrent l’économie de guerre, les comités mixtes, les cabinets ministériels : pour la première fois, des syndicalistes siègent dans des instances d’État. Le syndicalisme de rupture borné à la grève générale ne s’en relèvera pas.
Puis viennent les scissions, et elles suivent la fracture de Tours. Les communistes, minoritaires mais offensifs, fondent en 1922 la CGTU ; les syndicalistes révolutionnaires restés fidèles à l’esprit libertaire créent en 1926 la CGT-SR. La réunification n’interviendra qu’en 1936, sous la pression antifasciste. Le mouvement ouvrier français entre ainsi dans le siècle avec une habitude qui ne le quittera plus : se diviser sur des questions internationales.
La CFTC naît en 1919, et son existence rappelle que la question sociale n’appartient à personne. Albert de Mun avait fondé les cercles catholiques d’ouvriers dès les années 1870 ; l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII, en 1891, avait donné une doctrine. Il vaut la peine de dire ce qu’elle contient exactement, car on la cite dans les deux sens. Elle défend la propriété privée comme fruit du travail et condamne le socialisme ; elle condamne tout aussi nettement la réduction de l’homme à une machine, exige un juste salaire, des horaires compatibles avec la santé et la vie de famille, et reconnaît le droit d’association. Elle refuse surtout la thèse de la lutte des classes : les deux classes ne sont pas ennemies-nées, elles se doivent l’une à l’autre. D’où un syndicalisme qui préfère la négociation à l’affrontement, et qui sera longtemps méprisé pour cela.
1936 est l’éclair. Le Front populaire gagne les législatives d’avril et mai ; avant même que Blum ne forme son gouvernement, un mouvement de grèves avec occupation part des usines d’aviation — les premières au Havre et à Toulouse dans la seconde semaine de mai, celle des fonderies de Sougland dans l’Aisne étant également revendiquée comme inaugurale — et gagne le pays entier. On comptera près de douze mille grèves et neuf mille occupations. Le fait nouveau n’est pas l’arrêt du travail : c’est l’occupation, qui transforme l’usine en territoire et le rapport de force en question de souveraineté.
La suite est peu connue et elle est décisive. Le 4 juin, avant même la présentation du gouvernement, c’est le délégué général de l’UIMM, Alfred Lambert-Ribot, qui téléphone à Blum pour demander une rencontre entre l’État, les employeurs et la CGT. Les deux hommes s’étaient connus au Conseil d’État. Les accords Matignon sont signés dans la nuit du 7 au 8 juin.
Une précision s’impose ici, car la confusion est générale. Matignon contient la hausse des salaires de sept à quinze pour cent, la reconnaissance de la liberté syndicale, les délégués ouvriers et l’engagement de négocier des conventions collectives. Les congés payés et la semaine de quarante heures n’y figurent pas : ce sont deux lois votées par le Parlement les 20 et 21 juin. La distinction n’est pas de pure forme — elle dit que les conquêtes les plus célèbres de 1936 sont venues de la loi, non de la négociation.
Et tout est défait en deux ans. Dès avril 1938, Daladier explique qu’il faut remettre la France au travail et pouvoir dépasser les quarante heures dans les entreprises intéressant la défense nationale. En novembre, les décrets-lois de Paul Reynaud démantibulent la durée légale et minorent les heures supplémentaires. La grève générale du 30 novembre 1938 est écrasée : réquisitions, licenciements massifs, quarante-cinq mille syndicalistes mis à la porte. Puis le pacte germano-soviétique de 1939 achève le travail de l’intérieur, en obligeant chaque militant communiste à choisir entre son parti et sa confédération. La CGT entre dans la guerre vaincue et coupée en deux.
1940-1947 : la dissolution, la reconstruction, la rupture
Vichy supprime le syndicalisme en le récupérant, ce qui est plus efficace. La loi du 16 août 1940 dissout les confédérations ouvrières et les organisations patronales de sommet ; la Charte du travail de 1941 y substitue des comités sociaux d’entreprise et des corporations uniques, sur le modèle des régimes voisins. L’exécution revient à un homme dont le parcours est instructif : René Belin, ancien numéro deux de la CGT, chef de file de sa tendance anticommuniste, devenu ministre du Travail de Pétain.
La dissolution frappe les confédérations patronales, mais l’UIMM survit en pratique : les comités d’organisation chargés de répartir les matières premières sont dirigés par les mêmes industriels, et la métallurgie y conserve l’essentiel de sa structure. L’idée d’une exemption explicite au bénéfice de l’UIMM circule, mais c’est davantage une continuité de fait qu’un privilège écrit. Le résultat est le même : à la Libération, le patronat a gardé ses réseaux quand les syndicats ont dû tout rebâtir.
La Libération est le moment de la plus grande victoire syndicale du siècle, et elle se joue dans les textes plus que dans la rue. Le programme du Conseil national de la Résistance, adopté en mars 1944, prévoit un plan complet de sécurité sociale, les retraites, les prestations familiales, les délégués du personnel, la nationalisation des grands moyens de production. Les ordonnances d’octobre 1945 créent la Sécurité sociale : conçue par le conseiller d’État Pierre Laroque, portée par un ministre du Travail métallurgiste et militant CGT, Ambroise Croizat. Un ancien ouvrier ajusteur, ancien détenu de Vichy, installe en dix-huit mois l’édifice social français.
C’est là que se noue définitivement le rapport français entre syndicat et État. Les conquêtes majeures ne sont pas arrachées entreprise par entreprise : elles sont légiférées, puis gérées paritairement. Le syndicat français devient administrateur autant que négociateur — ce qui lui donne une puissance institutionnelle considérable, et le dispense d’avoir des adhérents pour l’exercer.
Recevant fin 1945 des dirigeants patronaux, de Gaulle lance : messieurs, vous n’étiez pas très nombreux à Londres. Et Georges Villiers, futur premier président du CNPF, répond : excusez-moi, mon général, j’étais à Dachau. Il y avait été déporté comme maire de Lyon révoqué et résistant.
1947 casse l’unité, et c’est la Guerre froide qui tient le marteau. Les ministres communistes quittent le gouvernement en mai ; le plan Marshall est accepté à l’été ; l’automne voit des grèves insurrectionnelles que le ministre de l’Intérieur socialiste Jules Moch réprime en rappelant des réservistes et en faisant revenir des troupes d’Allemagne. À l’intérieur de la CGT, la minorité qui refuse l’alignement sur Moscou et accepte l’aide américaine fait sécession en décembre et fonde Force ouvrière en avril 1948, autour de Jouhaux lui-même.
Avec la CGC, créée dès octobre 1944 pour défendre les cadres, et la CFTC, le paysage est désormais fixé pour longtemps : quatre confédérations, bientôt cinq, qui se partagent un même salariat et qui se combattent presque autant qu’elles combattent les employeurs.
1964-1968 : la CFDT, et le mouvement qui échappe
En novembre 1964, un congrès extraordinaire de la CFTC vote la fin de la référence exclusive à la doctrine sociale de l’Église. Environ soixante-dix pour cent des mandats approuvent : la Confédération française démocratique du travail est née. La minorité maintient la CFTC, qui existe toujours. La nouvelle confédération se donnera bientôt pour horizon l’autogestion, récupérant sans le dire une part de l’héritage libertaire des bourses du travail.
Mai 1968 est le moment le plus embarrassant de toute cette histoire pour les appareils syndicaux, et il faut le raconter sans indulgence.
Le mouvement part des étudiants, et la CGT le regarde d’abord avec hostilité. Georges Séguy, son secrétaire général, écarte les éléments troubles et provocateurs qui prétendent venir inculquer à la classe ouvrière la théorie révolutionnaire et diriger son combat. Interrogé à la télévision sur Daniel Cohn-Bendit, il répond par la formule restée célèbre : qui est-ce ? La classe ouvrière est majeure, ajoute-t-il, elle n’a nul besoin d’ingérence extérieure.
Puis les usines s’arrêtent, par millions, sans que personne l’ait décidé. Les confédérations rejoignent le mouvement qu’elles n’ont pas déclenché et entreprennent de lui donner un débouché. Le 25 mai s’ouvre rue de Grenelle une table ronde réunissant l’État, le CNPF, la CGPME et l’ensemble des confédérations. On obtient en deux jours une hausse du salaire minimum de trente-cinq pour cent, une augmentation générale des salaires, et le principe de la reconnaissance de la section syndicale d’entreprise — qui deviendra loi en décembre.
Séguy porte le texte à Renault-Billancourt pour le faire ratifier. Il est sifflé. Les ouvriers refusent l’accord.
Il faut mesurer ce que cette scène signifie, parce qu’elle est le point de bascule de tout le siècle syndical français. Pour la première fois, une confédération arrache des concessions considérables et se voit désavouée par sa propre base, qui demandait autre chose que du salaire et pour laquelle personne n’avait de réponse. Le dénouement viendra du pouvoir, par la dissolution de l’Assemblée et le raz-de-marée gaulliste de juin.
Grenelle reste pourtant, du point de vue du droit du travail, l’un des moments les plus féconds : la section syndicale entre dans l’entreprise, où elle n’avait jusque-là aucune existence légale. C’est encore la loi qui conclut ce que la rue a commencé.
1981-2026 : l’espérance, la rigueur, la recomposition du syndicalisme
Mai 1981 ouvre une parenthèse de vingt-deux mois. Cinquième semaine de congés payés, retraite à soixante ans, trente-neuf heures, hausse du salaire minimum, nationalisations : ce qu’aucune négociation n’avait obtenu arrive par ordonnances en quelques mois. Les lois Auroux de 1982 introduisent le droit d’expression directe des salariés, l’obligation annuelle de négocier et le renforcement des institutions représentatives — le plus important corpus de droit du travail depuis 1936.
Les réactions divergent d’emblée. La CFDT d’Edmond Maire soutient un mouvement dont elle espère la relance de la négociation ; André Bergeron, pour Force ouvrière, se méfie d’un pouvoir qui légifère à la place des partenaires sociaux. Du côté de la CFE-CGC, l’opposition aux nationalisations est chiffrée : il faudra indemniser les propriétaires des entreprises nationalisées pour une somme évaluée à plus de cinquante milliards de francs sans production supplémentaire en face, et pendant près d’un an les groupes en attente ne prendront plus aucune décision.
Mars 1983 ferme la parenthèse. Le tournant de la rigueur — désinflation, blocage des salaires, restructurations de la sidérurgie et des charbonnages — place les confédérations dans la position la plus difficile qui soit : négocier des fermetures avec un gouvernement pour lequel une part d’entre elles a appelé à voter. Les communistes quittent le gouvernement en 1984. Les effectifs s’effondrent : la France passe d’environ vingt pour cent de salariés syndiqués au début des années 1970 à moins de dix aujourd’hui, et la chute se concentre précisément sur ces années-là.
La suite a changé les règles du jeu plus que tout le reste.
La loi du 20 août 2008 abolit la présomption irréfragable de représentativité dont les cinq confédérations bénéficiaient depuis 1966. Désormais la représentativité se mesure : elle dépend des suffrages obtenus aux élections professionnelles, avec un seuil de huit pour cent au niveau national. Un syndicat n’est plus reconnu parce qu’il a une histoire, mais parce qu’on vote pour lui.
Les ordonnances de septembre 2017 poursuivent dans deux directions. Elles fusionnent les instances représentatives en un comité social et économique unique, ce qui réduit mécaniquement le nombre d’élus et de mandats — donc le vivier militant. Et elles font primer, dans de nombreux domaines, l’accord d’entreprise sur l’accord de branche, déplaçant le centre de gravité de la négociation vers le niveau où le salarié est le moins protégé.
Les résultats d’audience publiés en avril 2025 donnent la photographie actuelle du privé : CFDT en tête avec 26,6 %, CGT à 22,2 %, FO à 14,9 %, CFE-CGC à 13,0 %, CFTC à 9,6 %, l’UNSA à 6,5 % (Officiel CE). Cinq millions deux cent mille salariés ont participé. Deux enseignements : le renversement historique de l’ordre CGT-CFDT, acquis depuis 2017, se confirme ; et la progression des organisations catégorielles témoigne d’un salariat qui vote moins par appartenance de classe que par situation professionnelle.
Le conflit des retraites de 2023 aura été la dernière grande épreuve, et elle résume l’ambiguïté française. Les huit organisations représentatives, réunies dans une intersyndicale unanime comme on n’en avait pas vu depuis des décennies, ont conduit des mobilisations massives et pacifiques, largement approuvées par l’opinion. La réforme est passée. Unité maximale, résultat nul — et l’on retrouve, deux siècles après Le Chapelier, la même question : que peut un corps intermédiaire quand l’État décide seul ?
Ce que cette histoire explique
Revenons à l’énigme du début. Pourquoi si peu d’adhérents et tant d’accords ?
Parce que l’État a toujours été là. Il a interdit en 1791, autorisé en 1884, intégré en 1914, dissous en 1940, institué en 1945, légiféré en 1936, 1968 et 1982, et redéfini les règles du jeu en 2008 et 2017. Aucune conquête majeure du salariat français n’a été obtenue par la seule négociation : toutes ont été écrites dans la loi. Un syndicalisme qui négocie avec le législateur n’a pas besoin du même nombre d’adhérents qu’un syndicalisme qui négocie avec son employeur.
Parce que l’extension conventionnelle dissocie l’adhésion du bénéfice. Un accord de branche étendu par arrêté ministériel s’applique à tous les salariés du secteur, syndiqués ou non. C’est une protection remarquable, et c’est une machine à décourager l’adhésion : pourquoi payer une cotisation pour un résultat qu’on obtiendra de toute façon ? Ailleurs — en Belgique, dans les pays nordiques — les syndicats gèrent l’assurance chômage ou des caisses dont on a besoin, et l’on adhère.
Parce que la division a été importée du dehors. 1920, 1939, 1947 : les trois grandes scissions françaises portent sur la Russie, non sur les salaires. Le syndicalisme français s’est fracturé sur des questions géopolitiques, ce qui l’a durablement affaibli et lui a donné une habitude du soupçon réciproque dont il n’est jamais sorti.
Et parce que la Charte d’Amiens a tenu. En refusant le débouché partisan, le syndicalisme français a préservé son indépendance et s’est privé du levier dont le travaillisme britannique et la social-démocratie allemande ont fait leur force. Il lui reste la rue, la grève et la négociation — aucune ne suffit quand l’exécutif décide seul, comme 2023 vient de le rappeler.
On peut ajouter, pour équilibrer ce tableau : chaque année, des dizaines de milliers d’accords sont signés en entreprise, sur les salaires, le temps de travail, l’égalité professionnelle, la santé. Le syndicalisme français est spectaculairement faible dans les manifestations qu’on filme et discrètement actif dans les salles de réunion qu’on ne filme pas. C’est peut-être la seule chose que deux siècles d’histoire lui aient apprise : faire sans avoir les moyens.