Aller au contenu

Clement Delaunay

Actualité, lectures et humeurs

Saint-Simon : l’aristocrate qui inventa l’industrie

Un comte à l’origine du socialisme

Il se disait descendant de Charlemagne et se faisait réveiller, dit-on, par son valet au cri de « Levez-vous, monsieur le comte, vous avez de grandes choses à faire ». Claude Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, portait l’un des noms les plus anciens de France et fut l’homme qui, plus que tout autre, a persuadé le XIXᵉ siècle que les noms anciens ne servaient plus à rien.

La singularité de sa postérité tient à ce qu’elle se divise en deux lignées ennemies, l’une et l’autre légitimes. D’un côté le socialisme français, qui lui doit l’idée que l’histoire se lit comme un conflit de classes et que le travail seul fonde la légitimité sociale. De l’autre la technocratie, qui lui doit l’idée que gouverner est une compétence, que les ingénieurs sont mieux placés que les orateurs, et que la politique devrait céder la place à la gestion. Auguste Comte, qui fut son secrétaire, en a tiré la sociologie ; les frères Pereire, qui furent ses disciples, en ont tiré la banque d’affaires moderne. Marx le citait avec respect. Les ingénieurs du Second Empire aussi.

Ce n’est pas une contradiction : c’est la signature d’un homme qui a pensé la question la plus lourde de son siècle — comment organise-t-on une société dont la production est devenue le centre ? — en laissant ouverte la seule question qui décidait de la réponse : qui commande.

Une vie d’aventurier

Né à Paris en 1760 dans une branche cadette et appauvrie de la maison du mémorialiste, il s’embarque à dix-sept ans pour l’Amérique. Il y sert cinq ans, se bat à Yorktown en 1781, est fait prisonnier par les Anglais aux Saintes et reçoit l’ordre de Cincinnatus. Il en revient avec une conviction qu’il ne lâchera plus : il a vu une société où l’on se souciait de ce que les hommes produisaient plutôt que de ce dont ils héritaient, et il a trouvé cela supérieur. Il propose dans la foulée au vice-roi d’Espagne un canal à travers le Nicaragua reliant les deux océans. On le remercie.

La Révolution le trouve prêt. Il renonce à son titre, se fait appeler citoyen Bonhomme, et se lance avec un associé prussien dans la spéculation sur les biens nationaux, qu’il achète en assignats dépréciés et revend en monnaie sonnante. L’opération est d’une légalité parfaite et d’une moralité discutable ; elle le rend riche. Il passe onze mois en prison sous la Terreur, s’en tire, et emploie sa fortune à la chose la plus étrange qu’un spéculateur puisse en faire : il ouvre un salon.

Car il a décidé de s’instruire, à quarante ans passés, et de la manière la plus directe. Il s’installe près de l’École polytechnique et y fréquente les savants, puis déménage près de l’École de médecine pour recommencer avec les physiologistes ; il les reçoit, les nourrit, les interroge, épouse une femme pour tenir table ouverte et divorce un an plus tard. Il ne prend pas de diplôme : il achète de la conversation savante, et il y dilapide tout.

La suite est une longue dégringolade. Ruiné vers 1805, il vit de copies dans une officine de prêt sur gages pour mille francs par an, puis de la charité d’un ancien domestique, puis de celle de ses disciples — le banquier Laffitte, le mathématicien Olinde Rodrigues, les frères Pereire. Il publie à compte d’auteur, mendie des souscriptions, harcèle de mémoires les souverains d’Europe et les industriels de Paris. En 1823, épuisé par l’indifférence, il se tire six ou sept balles dans la tête. Il survit, borgne. Il lui reste deux ans pour écrire son dernier livre.

La Parabole

En novembre 1819, dans les premières livraisons de L’Organisateur, paraît une page de trois feuillets qui restera comme le texte le plus efficace qu’il ait écrit. C’est une expérience de pensée, menée comme un calcul d’actuaire.

Supposons, dit Saint-Simon, que la France perde brusquement ses trois mille premiers savants, artistes et artisans : cinquante physiciens, cinquante chimistes, cinquante médecins, cinquante banquiers, deux cents négociants, six cents laboureurs, et ainsi de suite jusqu’aux meilleurs maçons, serruriers et charpentiers du royaume. La nation deviendrait un corps sans âme ; il lui faudrait une génération pour réparer la perte.

Supposons maintenant qu’elle conserve tous ces hommes mais perde le même jour trente mille personnes d’une autre espèce : les frères du roi, les ducs et les officiers de la Couronne, les ministres et les conseillers d’État, les préfets, les évêques, les cardinaux, et par-dessus le marché les dix mille propriétaires les plus riches vivant noblement. Le malheur affligerait les Français, parce qu’ils sont bons. Il n’en résulterait aucun mal politique pour l’État. Les places seraient reprises le lendemain par d’autres, qui les tiendraient aussi bien.

La démonstration est d’une violence tranquille dont on mesure mal la portée aujourd’hui. Elle ne demande l’abolition de rien. Elle ne menace personne. Elle se contente d’établir, chiffres à l’appui, que la moitié supérieure de la hiérarchie sociale est sans emploi. Saint-Simon n’attaque pas la légitimité des élites : il constate leur inutilité, ce qui est infiniment pire.

Le pouvoir ne s’y trompe pas. Quelques mois plus tard, le duc de Berry est assassiné, et l’on poursuit Saint-Simon devant la cour d’assises pour offense envers la famille royale. Il est acquitté — le jury n’ayant pas voulu condamner un homme pour une hypothèse arithmétique — mais le procès le désigne désormais comme un adversaire. Il l’était sans l’avoir tout à fait voulu.

Les abeilles et les frelons

De cette parabole sort la ligne de partage qui organise toute sa pensée, et qu’il résume par une image apicole : il y a les abeilles et il y a les frelons. D’un côté les industriels, mot qu’il prend dans un sens bien plus large que le nôtre — l’ouvrier, le paysan, l’artisan, l’ingénieur, le savant, l’artiste, le négociant, le banquier : quiconque produit quelque chose, du blé, une idée ou un crédit. De l’autre les oisifs : la noblesse de cour, le haut clergé, les rentiers, et cette catégorie qu’il déteste spécialement, les légistes, avocats et métaphysiciens, dont le métier consiste à produire des mots sur les choses plutôt que les choses.

Il faut bien mesurer ce que ce découpage a d’inédit. Ce n’est plus la division en ordres de l’Ancien Régime, puisque le noble qui dirige une forge est un industriel. Ce n’est pas non plus la division marxiste, puisque le patron et son ouvrier sont du même côté de la barrière, tous deux producteurs, tous deux pillés par les mêmes parasites. Saint-Simon a inventé la notion moderne de classe et le conflit qui l’accompagne ; il l’a simplement tracée à un autre endroit, entre ceux qui travaillent et ceux qui vivent du travail d’autrui, sans distinguer dans le premier groupe entre celui qui possède l’atelier et celui qui y entre à six heures. C’est l’héritage exact qu’il lègue à Marx, et c’est exactement là que Marx le corrigera.

Deux propositions donnent la mesure de sa radicalité réelle sous des dehors modérés. La première est la suppression de l’armée permanente : une société industrielle n’a rien à conquérir, puisqu’elle produit ce que la guerre allait prendre, et l’entretien d’une caste militaire y est un pur gaspillage. La seconde est le déclassement du politique lui-même. Dans la société qu’il annonce, on ne débat plus : on constate, on calcule, on exécute. Les « questions politiques » se réduisent à des questions d’administration, tranchées par ceux qui savent, comme on tranche une question d’hydraulique.

Retenons la phrase, parce qu’on la lui emprunte encore : l’âge d’or du genre humain n’est point derrière nous, il est au-devant, il est dans la perfection de l’ordre social. C’est la première fois, ou presque, qu’un écrivain français place explicitement le paradis dans le futur et en confie les clés à des ingénieurs.

L’administration des choses

La formule est célèbre : passer du gouvernement des hommes à l’administration des choses. Un mot de précaution, car on la cite toujours comme si Saint-Simon l’avait frappée telle quelle — c’est Engels qui, dans l’Anti-Dühring, en a donné cette forme lapidaire en reprenant l’idée à son compte. Saint-Simon, lui, l’a dite de vingt façons plus lourdes. L’idée est bien de lui.

Elle commande un programme dont chaque élément mérite d’être pesé, parce qu’aucun n’est allé dans la direction qu’on attendrait.

La libre concurrence, d’abord, ne trouve pas grâce à ses yeux. Il la tient pour productrice d’anarchie : des ateliers qui s’ignorent, des capitaux qui se gaspillent, des crises qui reviennent. Il faut donc organiser la production — non l’étatiser, mais la coordonner, par une chambre de savants et d’industriels qui arbitrerait les grands travaux et les besoins collectifs. Une banque nationale y distribuerait le crédit selon l’utilité des projets, et non selon la fortune des demandeurs. Il faut y insister : Saint-Simon est le premier à faire du crédit un instrument politique. Ses disciples en feront une industrie.

La propriété, ensuite, qu’il ne supprime pas. Il s’attaque à l’héritage, ce qui revient au même par un autre chemin : un droit de propriété qui ne se transmet plus cesse d’être un privilège de naissance pour devenir une fonction qu’il faut mériter à chaque génération. Les biens iraient à ceux dont la capacité est reconnue, les oisifs s’éteignant faute de rente. C’est le point où sa pensée touche de plus près au socialisme — en notant que la formulation la plus nette de l’abolition de l’héritage se trouve chez ses disciples, dans l’Exposition de la doctrine de 1829, plutôt que sous sa propre plume.

L’égalité, enfin, qu’il ne cherche pas. Il n’a jamais souhaité l’égalité des revenus. Le principe de répartition qu’il lègue à ses élèves, et que ceux-ci formuleront ainsi — à chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres — organise au contraire une inégalité, mais fondée sur la contribution et non sur la naissance. L’émulation devient le moteur de l’intérêt général : chacun a intérêt à développer ses talents, puisque le rang en dépend. Marx, cinquante ans plus tard, tiendra cette formule pour la marque même d’une société encore imparfaite, et lui opposera son « à chacun selon ses besoins ».

On appellerait cela aujourd’hui une méritocratie, et l’on aurait raison. Saint-Simon en est l’inventeur, avec l’innocence de celui qui n’a pas encore vu comment un tel régime distribue ses places.

Pourquoi Saint-Simon a fini par réclamer une religion

Le dernier livre surprend, et l’on a longtemps voulu y voir un égarement de vieillard. Nouveau christianisme paraît en avril 1825 ; Saint-Simon meurt un mois plus tard. Celui qui avait passé vingt ans à expliquer que le clergé figurait au rang des frelons y appelle à fonder une religion.

La lecture attentive montre qu’il n’y a pas de reniement, mais l’aveu d’un manque. Son système reposait tout entier sur l’intérêt bien entendu : les hommes coopéreraient parce qu’ils y gagneraient. Or il constate, à la fin, que cela ne suffit pas. L’intérêt calcule, il n’attache pas ; il produit des associés, non une société. Il manque le lien, ce que les sociologues appelleront après lui la solidarité et dont l’ancienne foi avait le monopole.

Son nouveau christianisme ne prétend donc pas remplacer l’ancien : il prétend l’accomplir, en retenant du dogme le seul commandement qui lui paraît vérifiable — que les hommes doivent se conduire en frères — et en le traduisant en programme : toute la société doit travailler à l’amélioration la plus rapide du sort de la classe la plus pauvre. La phrase est la dernière qu’il ait écrite d’importance, et c’est peut-être la plus féconde ; on la retrouvera, presque mot pour mot, dans un siècle et demi de discours réformateurs.

Le sacerdoce reviendrait aux savants et aux artistes, les premiers pour établir ce qui est vrai, les seconds pour le rendre désirable — Saint-Simon donne à l’artiste le rôle d’avant-garde, terme militaire dont ses disciples feront l’usage esthétique que l’on sait. C’est dire que l’on passe ici d’une doctrine à un culte. Ses héritiers s’y engouffreront, et avec eux le ridicule.

Le vice de construction

Trois objections tiennent, et elles se tiennent entre elles.

La première porte sur les moyens. Saint-Simon veut une révolution et la demande au roi. Il adresse Du système industriel à Louis XVIII, sollicite Napoléon, écrit aux souverains, aux ministres, aux banquiers : le monde nouveau doit naître d’une conversion du pouvoir ancien, convaincu par l’évidence. Comme chez Owen à la même époque, il manque la réponse à la seule question qui vaille — pourquoi ceux qui détiennent une position renonceraient-ils à en jouir parce qu’on leur a prouvé qu’elle est inutile ? L’argument de la Parabole est imparable en raison et sans effet en politique, pour cette raison exacte : elle explique aux oisifs qu’ils ne servent à rien, ce qui n’a jamais persuadé personne de se retirer.

La deuxième porte sur le peuple, qui a une place et n’a pas de pouvoir. Les travailleurs sont dans le camp des producteurs, honorés comme tels, destinés à voir leur sort amélioré le plus rapidement possible — et gouvernés. La direction revient aux capables, savants, ingénieurs, chefs d’industrie. Saint-Simon ne réclame ni le suffrage, ni la délibération, ni le contrôle des dirigeants, et pour cause : dans un monde où gouverner est une science, le vote n’a pas plus de sens qu’un référendum sur la résistance des matériaux. C’est la définition même de la technocratie, et elle est chez lui parfaitement assumée. Il faudra un siècle pour découvrir ce qu’une compétence incontrôlée devient quand elle se trompe.

La troisième est plus profonde, et c’est lui-même qui la formule. Son histoire alterne des époques organiques, où une croyance commune tient la société, et des époques critiques, où tout se défait — la sienne étant critique par excellence. Or l’industrie, dont il attend l’âge organique nouveau, produit dans le même mouvement la division du travail, la mobilité, la concurrence, le calcul : c’est-à-dire la dissolution méthodique de tout ce qui attachait les hommes les uns aux autres. Le progrès technique disperse au lieu de rassembler. Saint-Simon a vu le problème sans le résoudre, et c’est à cette place exacte que viendra s’installer toute la sociologie française, de Comte à Durkheim : comment une société d’individus fait-elle encore société ? La question n’est pas refermée.

Deux héritages

Aucun penseur du siècle n’a laissé de postérité aussi matérielle. On peut la parcourir presque en voyageant.

La première lignée est savante. Auguste Comte fut son secrétaire de 1817 à 1824, et la rupture entre les deux hommes, sur une question de signature, n’a rien changé à l’affaire : la loi des trois états, la hiérarchie des sciences, l’idée d’une science positive de la société gouvernée par ses savants sont dans Saint-Simon avant d’être dans le positivisme. Durkheim, qui reprendra le dossier à la fin du siècle, ira jusqu’à voir en Saint-Simon, plutôt qu’en Comte, le véritable fondateur de la sociologie.

La seconde est industrielle, et c’est la plus spectaculaire. Les disciples se sont dispersés dans l’économie du Second Empire comme un réseau.

DiscipleCe qu’il en a fait
Émile et Isaac PereireFondent en 1852 le Crédit mobilier, première banque d’affaires moderne, et financent chemins de fer, immobilier haussmannien et compagnies maritimes
Michel ChevalierConseiller économique de Napoléon III, négociateur du traité de libre-échange franco-britannique de 1860
Prosper EnfantinMène en 1833 une expédition en Égypte pour percer l’isthme de Suez, finit administrateur de la compagnie du Paris-Lyon-Méditerranée
Ferdinand de LessepsReprend le projet de Suez, ouvert en 1869, puis échoue à Panama

Le canal interocéanique que le jeune officier proposait au vice-roi d’Espagne en 1783 aura donc été creusé deux fois par ses héritiers, une fois avec succès et une fois dans le scandale. Le fil est direct : le crédit comme instrument, la circulation comme principe, les grands travaux comme politique. Les ingénieurs d’État français, les corps techniques, le goût national pour la planification et l’aménagement descendent de là en ligne droite.

Il faut y ajouter l’Europe. Dans De la réorganisation de la société européenne, écrit en 1814 avec son secrétaire d’alors, le futur historien Augustin Thierry, Saint-Simon propose un parlement européen supranational, une institution commune au-dessus des États, un noyau franco-britannique pour l’entraîner. Le texte paraît l’année où l’Europe se réunit à Vienne pour restaurer l’équilibre des souverains. Personne ne le lit.

Reste la partie comique, que l’histoire a retenue avec gourmandise. Après sa mort, l’école devient une Église. Enfantin se fait appeler le Père, s’installe en 1832 avec quarante disciples dans une maison de Ménilmontant où les hommes portent un gilet laçant dans le dos — il faut un frère pour vous habiller, la solidarité étant ainsi vécue au réveil —, prêche l’affranchissement de la chair et part en Orient chercher la Femme-Messie qui doit régner à ses côtés. Le tribunal condamne, la presse s’amuse, le mouvement se disperse. On en a beaucoup ri, et on a eu tort de s’arrêter là : les mêmes hommes, dix ans plus tard, construisaient les chemins de fer du pays.