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Clement Delaunay

Actualité, lectures et humeurs

Frédéric Bastiat : ce qu’on voit et ce qu’on discute

Un classement impossible

Joseph Schumpeter, dans son Histoire de l’analyse économique, a laissé sur Bastiat une phrase que ses admirateurs citent comme un éloge et ses adversaires comme un verdict : le plus brillant journaliste économique qui ait jamais vécu. Les deux lectures sont légitimes. Schumpeter voulait dire que personne n’avait jamais expliqué l’économie avec cette clarté, et qu’il n’y avait pas chez cet homme une seule idée théorique neuve.

Le jugement est à peu près juste et complètement insuffisant. Il est vrai que Bastiat n’a rien découvert : il applique Adam Smith et surtout Jean-Baptiste Say, et les traduit pour qui n’a pas lu de traité. Il est vrai aussi que sa grande œuvre théorique, les Harmonies économiques, est inachevée et faible. Et pourtant il est probablement le seul économiste français du XIXᵉ siècle qu’on lise encore pour le plaisir, dont les paraboles circulent dans des débats qui n’existaient pas de son vivant, et qu’on retrouve cité aussi bien dans un cours de première année que dans un discours de campagne.

C’est que sa contribution n’est pas dans l’analyse mais ailleurs, à un endroit que les économistes ne mesurent pas bien : il a inventé une manière de raisonner sur les politiques publiques — chercher systématiquement ce qu’une mesure détruit en dehors du champ visuel — et il l’a rendue utilisable par n’importe qui. C’est un apport de méthode, et les apports de méthode survivent mieux que les théorèmes.

Vingt ans d’obscurité, six ans de gloire

Né à Bayonne en 1801, orphelin de mère à sept ans et de père à neuf, élevé par son grand-père et sa tante à Mugron, dans les Landes. Scolarité sans éclat, abandonnée avant le terme. Il entre à dix-sept ans dans la maison de négoce de son oncle à Bayonne, où il apprend le commerce international par les factures plutôt que par les livres, et découvre concrètement ce que la douane fait aux échanges. À la mort de son grand-père, en 1825, il hérite du domaine de Mugron et devient propriétaire terrien.

Suivent vingt années que l’on qualifierait d’oisives si l’on ne savait ce qu’il en a fait. Il exploite sa terre sans grand succès, devient juge de paix puis conseiller général, et lit. Il lit énormément, en anglais, et suit de sa province la campagne de la ligue anglaise contre les lois sur les céréales, ces tarifs qui protégeaient les propriétaires fonciers en enchérissant le pain des ouvriers. Il a plus de quarante ans et n’a rien publié.

En 1844, il envoie au Journal des économistes un article comparant les effets des tarifs français et anglais. L’effet est immédiat : le milieu parisien découvre un inconnu qui écrit mieux que tout le monde. Il gagne l’Angleterre, rencontre Richard Cobden, dont il devient l’ami et le traducteur, et importe en France sa méthode : une association de propagande, un journal, des tournées de conférences. L’Association pour la liberté des échanges naît en 1846.

Tout ce qui reste tient en six ans. Les Sophismes économiques, les polémiques contre les protectionnistes puis contre les socialistes, le débat sur la gratuité du crédit avec Proudhon, La Loi et Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas en 1850, l’année de sa mort. Il écrit tout cela tuberculeux, la voix détruite au point de ne plus pouvoir prononcer ses discours à l’Assemblée. Il meurt à Rome le 24 décembre 1850, à quarante-neuf ans.

Il y a dans cette chronologie quelque chose qui éclaire l’œuvre : on n’écrit pas de la même façon quand on sait qu’il reste peu de temps. Le style de Bastiat — la rapidité, l’ironie, l’absence totale de précaution académique — est celui d’un homme pressé.

Le député

Élu des Landes à la Constituante en 1848, réélu à la Législative en 1849, vice-président de la commission des finances — les faits sont connus. Ce qui l’est moins, et qui mérite d’être souligné parce que cela dérange les deux camps, c’est où il siégeait et comment il votait.

Il siège à gauche. Il passe son temps à démolir les projets socialistes de l’époque — les Ateliers nationaux, le droit au travail, les thèses de Louis Blanc, de Considérant, de Proudhon — et il vote avec ceux qu’il combat chaque fois que la liberté est en jeu. Contre l’état de siège. Contre la déportation sans jugement des insurgés de juin. Contre les lois sur la presse et les clubs. Contre l’expédition de Rome, qui allait rétablir le pape par les armes françaises.

Cette position vaut d’être méditée, parce qu’elle est presque introuvable aujourd’hui. Bastiat tient que l’adversaire intellectuel garde tous ses droits de citoyen, et qu’un gouvernement qui enferme ses opposants ne défend pas l’ordre contre le socialisme : il installe précisément le pouvoir arbitraire dont il dénonce le principe chez les socialistes. Il combat les idées de ses collègues de gauche et refuse qu’on les mette en prison.

Cela explique aussi le malaise durable des partis à son égard. Une droite libérale y trouve l’économiste ; elle est moins à l’aise avec l’homme qui vote contre la répression et contre l’armée. Une gauche y voit l’adversaire de toute redistribution ; elle est moins à l’aise avec ses votes sur les libertés publiques. Il n’était, là non plus, récupérable qu’en morceaux.

La propriété avant la loi

C’est la discussion la plus profonde que soulève son œuvre, et elle mérite d’être menée jusqu’au bout, parce qu’elle commande tout le reste.

Rousseau, dans le Discours sur l’origine de l’inégalité, ouvre sa seconde partie par la phrase que l’on cite toujours : le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Le mot décisif est croire. La propriété n’est pas un fait de nature, c’est un fait de reconnaissance : elle naît le jour où les autres consentent à la traiter comme telle. Elle est donc conventionnelle, elle est un effet de la vie sociale, et la loi qui l’institue peut légitimement la borner — notamment quand elle entre en conflit avec la subsistance de chacun.

Bastiat pose exactement l’inverse, et il le pose comme une antériorité : l’homme naît propriétaire. Il l’est de ses bras, de son temps, de ses facultés, et par conséquent de ce qu’il produit en les employant. Cette propriété-là existe avant qu’aucune loi soit écrite ; la loi ne la crée pas, elle vient la garantir. Bastiat hérite ici de Locke, et le formule plus nettement que lui : la propriété précède la loi.

L’enjeu n’est pas académique, et l’on voit immédiatement pourquoi chacun tient à sa position. Si la propriété vient de la loi, alors la loi peut la redéfinir, et la redistribution est un réglage légitime. Si la propriété précède la loi, alors toute redistribution est un prélèvement sur un droit antérieur, et il faut, chaque fois, une justification lourde. Tout le désaccord moderne sur la fiscalité est contenu dans ces deux phrases.

Il faut dire, en toute honnêteté, ce que chaque camp doit concéder. Bastiat doit admettre qu’aucune propriété réelle ne s’exerce sans un dispositif juridique — cadastre, contrats, tribunaux, police, exécution des jugements — dont le coût est collectif : on ne possède pas une terre parce qu’on l’a travaillée, on la possède parce qu’un État empêche le voisin de la prendre. Rousseau, de son côté, doit admettre qu’une propriété entièrement révocable par le législateur n’est plus une propriété mais une tolérance, et que l’histoire du XXᵉ siècle offre sur ce point quelques démonstrations coûteuses.

S’y rattache l’objection que Bastiat oppose aux « droits à », et qui est plus solide qu’il n’y paraît quoiqu’elle ne soit pas décisive. Un droit au logement, dit-il, n’est pas un droit du même type qu’un droit à ne pas être volé : le second n’exige des autres qu’une abstention, le premier exige d’eux une prestation. Si quelqu’un est logé gratuitement, quelqu’un d’autre a payé. La distinction est réelle et elle structure encore les débats sur les droits sociaux. Ce qu’elle ne prouve pas, c’est que la prestation soit illégitime — seulement qu’elle a un coût et qu’il faut le nommer. Ce qui, au fond, est toute la méthode de Bastiat appliquée à lui-même.

Une lutte des classes libérale

Il n’y a, pour Bastiat, que deux façons d’acquérir : produire, ou prendre à celui qui a produit. Il appelle la seconde la spoliation, et l’essentiel de La Loi consiste à montrer que cette spoliation a trouvé, dans les sociétés modernes, une forme bien plus efficace que le brigandage : elle s’est fait voter.

La spoliation légale est le cœur du concept. Elle consiste à se servir de la loi — qui devait protéger les personnes et les biens — pour organiser le transfert au profit d’un groupe : un tarif douanier, une subvention, un monopole concédé, une profession fermée, une place créée. L’opération est légale, elle est publique, elle est défendue par des arguments respectables, et c’est exactement ce qui la rend redoutable. La formule qu’il en tire est restée : l’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde.

La société se divise donc en deux, mais pas où Marx trace la ligne. D’un côté ceux qui vivent de ce qu’ils produisent, patrons et ouvriers confondus ; de l’autre ceux qui vivent d’un avantage obtenu de la puissance publique. Le lecteur qui aura parcouru Saint-Simon reconnaîtra la figure : c’est la même coupure entre les producteurs et les oisifs, tracée trente ans plus tôt par un aristocrate qui en tirait des conclusions inverses.

Bastiat y ajoute un renversement qui vaut d’être gardé. Le protectionnisme, dit-il en substance, est un socialisme des riches : une minorité y organise à son profit l’exploitation de la majorité, là où le socialisme proprement dit propose à la majorité d’exploiter la minorité. Il n’a donc aucune indulgence pour le patron qui réclame une protection : le mauvais capitaliste, celui qui ne sait ni innover ni s’adapter, va chercher à l’Assemblée l’avantage qu’il n’a pas su gagner sur le marché. Cette page-là est la plus utile à relire pour qui croirait Bastiat mobilisable au service des intérêts établis.

La limite de l’édifice apparaît pourtant aussitôt qu’on le prend au sérieux. Si tout prélèvement non consenti est une spoliation, alors l’impôt qui finance l’école, le tribunal et la route tombe dans la même catégorie que la rente de monopole. Bastiat s’en tire en réservant un domaine légitime à l’État — sécurité, justice, protection de la propriété — mais il ne fournit aucun critère permettant de tracer la frontière ailleurs que là où son intuition la place. C’est le point aveugle du système, et ses héritiers s’y disputent encore.

Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas

Voici l’apport durable, et il tient en une observation de psychologie politique plus que d’économie.

Toute mesure publique produit deux séries d’effets. Les uns sont immédiats, localisés, incarnés : on peut photographier l’usine sauvée, compter les emplois maintenus, serrer la main du bénéficiaire. Les autres sont différés, dispersés, et surtout contrefactuels : ce sont les emplois qui n’ont pas été créés ailleurs, les achats qui n’ont pas eu lieu, l’entreprise qui n’est jamais née. Ceux-là n’ont ni nom, ni visage, ni délégation syndicale. Le mauvais économiste, écrit Bastiat, s’en tient à l’effet visible ; le bon tient compte de ceux qu’il faut prévoir.

Ce déséquilibre n’est pas une erreur de raisonnement, c’est une asymétrie politique structurelle, et l’école du choix public en fera un siècle plus tard son objet principal : quand les bénéfices d’une mesure sont concentrés sur quelques-uns et ses coûts dilués sur tous, les premiers se mobilisent et les seconds se taisent. La mesure passe, même si elle coûte plus qu’elle ne rapporte.

Le genre littéraire qu’il invente pour cela est le sophisme : un raisonnement protectionniste pris au sérieux, puis poussé jusqu’à l’absurde. La Pétition des fabricants de chandelles est le chef-d’œuvre du procédé — les marchands de lumière demandent au Parlement de les protéger contre un concurrent étranger déloyal qui inonde le marché à prix nul, le soleil, et réclament l’obturation de toutes les fenêtres du royaume, arguments à l’appui sur l’emploi et la balance commerciale. On en a ri en 1845. On peut encore s’en servir en 2026.

La vitre cassée fonctionne sur le même ressort. Un enfant brise un carreau ; les badauds se consolent en songeant que le vitrier y gagne et que l’argent circule. Bastiat les arrête : ce qu’ils voient est le franc versé au vitrier ; ce qu’ils ne voient pas est le livre ou le soulier que le père aurait acheté avec le même franc. La dépense n’a pas été créée, elle a été déplacée — et la société, elle, a une vitre en moins. La destruction n’enrichit personne.

Votre exemple de la prime à la casse est bien choisi, et il faut simplement le mener jusqu’au bout pour qu’il porte : on voit les voitures neuves immatriculées et l’usine qui tourne, on ne voit ni les achats que les ménages n’ont pas faits ailleurs, ni le marché de l’occasion asséché pour ceux qui n’ont pas les moyens du neuf, ni le véhicule en état de marche détruit, qui est une richesse réelle rendue au néant.

Ce qu’on peut lui répondre

Un exposé qui s’arrêterait là laisserait croire que l’affaire est entendue. Elle ne l’est pas, et les objections valent la peine d’être posées, y compris pour qui trouve Bastiat convaincant.

La vitre cassée suppose le plein emploi des ressources. C’est l’objection majeure, et elle est keynésienne. Le raisonnement de Bastiat repose sur une prémisse implicite : le franc non dépensé chez le vitrier l’aurait été ailleurs, donc rien ne se crée. Mais que se passe-t-il si ce franc n’avait été dépensé nulle part, s’il dormait, et si le vitrier était sans travail ? Dans une économie où des capacités et des bras sont inemployés, la dépense peut mobiliser des ressources qui, autrement, resteraient inertes — et l’alternative n’est plus « la vitre ou le soulier » mais « la vitre ou rien ». Cela ne réhabilite nullement la destruction, qui reste une perte nette. Cela limite sévèrement l’usage de la parabole contre toute dépense publique, usage auquel on la réduit trop souvent.

L’impôt n’est pas le vol. Le cadre de la spoliation traite tout prélèvement comme un transfert à sens unique, ce qui ignore une catégorie entière de biens — ceux dont chacun profite sans pouvoir en être exclu, et que nul n’a intérêt à financer seul. La défense, l’assainissement, la recherche fondamentale, la stabilité monétaire ne sont pas des faveurs arrachées par un groupe : ce sont des cas où la somme des intérêts individuels ne produit pas le résultat souhaité par tous. L’économie a mis un siècle à formaliser cela ; Bastiat n’en disposait pas, et son système n’y fait pas de place.

L’harmonie naturelle n’a pas eu lieu. C’est le reproche le plus lourd. Le titre de son grand œuvre, Harmonies économiques, dit sa conviction : laissés libres, les intérêts s’accordent, et la prospérité générale suit. Le siècle qui a suivi — les crises à répétition, la concentration, les conditions du travail industriel — n’a pas confirmé l’optimisme. Marx, qui l’avait lu, l’a rangé en note parmi les représentants les plus superficiels et pour cette raison les plus efficaces de l’apologétique économique. La formule est injuste sur le talent et pas absurde sur le fond : il y a chez Bastiat une confiance dans l’ajustement spontané que rien, dans son œuvre, ne démontre.

Ce qui résiste, après ces trois objections, n’est pas mince pour autant. L’asymétrie du visible et de l’invisible demeure vraie, quelle que soit la politique qu’on défende — elle vaut aussi contre une subvention aux énergies fossiles ou contre une niche fiscale. Le fait que les intérêts organisés captent la loi plus facilement que les intérêts diffus est aujourd’hui un résultat établi, pas une opinion. Et l’exigence de nommer qui paie, quand on crée un droit, reste une hygiène intellectuelle élémentaire, même pour qui répond ensuite que le jeu en vaut la chandelle.

Comment il est revenu

Il faut refaire le chemin, parce que l’histoire habituelle — Bastiat a influencé Thatcher et Reagan — saute une étape essentielle et fausse la perspective.

En France, Bastiat disparaît après sa mort. L’économie universitaire française se construit sans lui ; il reste un auteur de vulgarisation, réédité par des cercles libéraux marginaux. Pendant près d’un siècle, on ne le lit guère dans son pays.

C’est l’Amérique qui le récupère, et par un canal identifiable. En 1946, le journaliste Henry Hazlitt publie Economics in One Lesson, ouvrage conçu explicitement à partir de Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, dont il reprend la méthode chapitre après chapitre ; le livre se vendra à plus d’un million d’exemplaires et formera des générations de lecteurs. Dans le même mouvement, la Foundation for Economic Education diffuse La Loi en traduction anglaise à des centaines de milliers d’exemplaires, souvent gratuitement, auprès des étudiants et des clubs d’affaires. Bastiat devient l’un des textes fondateurs du libéralisme américain d’après-guerre, bien davantage que du français.

Une seconde filiation, plus savante, part de la même source. L’école du choix public, fondée par James Buchanan et Gordon Tullock dans les années 1960, se donne pour objet ce que Bastiat avait décrit sans l’outiller : le comportement des acteurs politiques comme agents poursuivant leur propre intérêt, et la capture de la décision publique par les groupes organisés. Buchanan aura le prix Nobel en 1986. C’est la revanche posthume la plus sérieuse du pamphlétaire sur le jugement de Schumpeter.

Quant à Reagan et Thatcher, il faut être précis. Reagan a bien cité Bastiat publiquement, ce qui est établi ; le nom circulait dans son entourage économique, formé à cette littérature. Pour Thatcher, l’influence directe est beaucoup moins documentée — ses références revendiquées sont Hayek et Keith Joseph. Dire que Bastiat les a influencés tous deux est donc excessif pour l’une et imprécis pour l’autre : ce qui est vrai, c’est qu’il irriguait le milieu intellectuel d’où sont sorties leurs politiques, par Hazlitt et par les fondations américaines. La nuance n’est pas un détail : elle fait la différence entre un auteur lu par des dirigeants et un auteur présent dans l’air qu’ils respiraient.

Et aujourd’hui ? Il a l’avantage décisif d’être bref, drôle et gratuit — son œuvre est dans le domaine public et circule en ligne. On le lira donc directement, en commençant par les quarante pages de Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, qui sont sa réussite la plus pure. On y gagnera un réflexe utile quel que soit le bord : devant toute mesure, demander qui paie, et où.