Georges Bernanos : la colère et la liberté
L’homme qui a rompu avec tous les siens
On peut résumer sa vie par les portes qu’il a claquées. Il a rompu avec l’Action française, dont il fut le militant de la première heure. Il a rompu avec le franquisme, qu’il avait soutenu et pour lequel son propre fils s’était engagé. Il a rompu avec l’épiscopat espagnol, lui qui était catholique jusqu’aux moelles. Il a refusé la Légion d’honneur, l’Académie française, les ministères que de Gaulle lui proposait. Il est mort en 1948 sans parti, sans école, sans héritiers désignés.
Ce n’est pas une collection d’anecdotes : c’est le sujet. Bernanos intéresse la pensée politique précisément parce qu’il a fait, en public et par écrit, ce que presque personne ne fait — constater que son camp avait tort et le dire, au prix de tout ce qu’il y avait gagné. On ne trouvera pas chez lui de système, pas de doctrine, pas même une cohérence qu’on puisse enseigner. On y trouve autre chose : le spectacle d’un homme qui examine ses propres idées à l’épreuve de ce qu’il voit, et qui préfère perdre ses amis que de les garder à ce prix.
Il y a par ailleurs une raison plus étroitement contemporaine de le rouvrir. Il a écrit, en 1944, un texte contre ce qu’il appelait la civilisation des machines, dont certaines pages se lisent aujourd’hui comme si elles avaient été rédigées cette année. On y viendra.
L’héritier
Né à Paris en 1888, élevé pour une bonne part dans l’Artois, où la famille a une maison à Fressin. Le père est tapissier-décorateur, aisé, fournisseur d’ambassades ; il est monarchiste, et il lit Drumont. C’est un détail qu’il faut retenir : l’antisémitisme n’est pas chez Bernanos une adhésion de jeunesse conquise, c’est un meuble de la maison paternelle.
Les jésuites, puis le petit séminaire. Les résultats sont médiocres, la santé fragile. À dix-sept ans, il découvre Maurras, et c’est la révélation d’une génération entière : contre une République qu’on juge affairiste et contre un siècle qu’on juge veule, un système complet, l’ordre, la nation, le roi. Il entre aux Camelots du roi, le service d’action de l’Action française, distribue, colle, se bat, et passe un mois à la Santé. Avant la guerre, il dirige à Rouen L’Avant-Garde de Normandie, feuille royaliste dont il est la plume.
Puis vient 1914, et la première fissure. Réformé pour raisons de santé, il s’engage volontairement et fera toute la guerre dans les dragons, blessé plusieurs fois. Le dilemme qu’il formule alors est un cas d’école pour qui s’intéresse à la loyauté politique : il n’est pas républicain, il redoute qu’une victoire française consolide le régime qu’il combat, et il ne supporte pas l’idée que son pays soit envahi. Il tranche pour le pays contre le régime — arbitrage qu’il refera, dans l’autre sens, en 1940, lorsque ses anciens amis auront choisi l’inverse.
Ce qu’il voit au front le détache de tout le reste. Non pas la peur, ni même les morts, mais l’écart entre ce qu’on vit et ce qu’on en dit à l’arrière. En septembre 1915, il écrit à un ami que le siècle est trompeur, que la vieille gloire a menti, qu’il ne sait plus ce qu’il défend, et propose pour lui-même une épitaphe d’une ironie noire : ci-gît l’homme qui se battit et mourut pour sa satisfaction personnelle et pour faire enrager ceux qui ne se battent ni ne meurent.
L’après-guerre achève le travail. Il regarde Paris recommencer comme avant, les fortunes se protéger, les années folles s’ouvrir pour ceux qui n’ont rien risqué, et il en gardera une image qu’il réécrira vingt-cinq ans plus tard : une foire où la canaille internationale des palaces venait cuver son or, et où l’on pouvait déjà, en humant l’air des boulevards, sentir l’odeur des charniers qui ne s’ouvriraient que dix-neuf ans plus tard. Le gouffre entre l’avant et l’arrière, dit-il, ne serait jamais comblé qu’en apparence.
L’inspecteur d’assurances
Il se marie en 1917 avec Jeanne Talbert d’Arc, descendante d’un frère de Jeanne d’Arc — détail qu’on trouverait invraisemblable dans un roman et qui lui donnera six enfants. Sans emploi après la démobilisation, il entre dans une compagnie d’assurances où il passera sept ans à parcourir l’Est de la France, écrivant dans les cafés de province entre deux rendez-vous. Il faut se le représenter ainsi : le plus grand prosateur catholique de son siècle a écrit ses premiers chapitres sur le coin d’une table de brasserie, entre un contrat d’incendie et un train de nuit.
Sous le soleil de Satan paraît en 1926 et le rend célèbre en quelques semaines. L’Action française titre sur la révélation d’un grand écrivain et le compare à Balzac et à Barbey d’Aurevilly. Il quitte l’assurance, et il vivra pauvrement jusqu’à la fin, changeant sans cesse de maison, harcelé par les échéances, écrivant pour payer.
Un mot sur ce que valent ces romans, car on ne comprend pas sa politique si l’on n’a pas vu ce qui les habite. Le monde de Bernanos est un monde où le mal est une présence, non une carence — une force personnelle, active, qui travaille les âmes ordinaires dans des villages sans intérêt. On l’a comparé à Dostoïevski, et la comparaison tient : même conviction que les grandes affaires se jouent dans la conscience d’un homme seul, même mépris pour la psychologie qui explique. Le Journal d’un curé de campagne, en 1936, en est le sommet : un prêtre jeune, malade, maladroit, inefficace, qui échoue à peu près à tout et dont la dernière phrase — tout est grâce — renverse l’échec sans le nier.
Un accident de moto, en 1933, le laisse infirme ; il marchera désormais avec des cannes. Les années 1930 sont celles des embarras : dettes, déménagements, Monsieur Ouine qu’il mettra dix ans à achever, et en 1932 le passage au Figaro de François Coty, motivé par l’argent, qui lui vaut de ses anciens amis des injures dont la violence surprend encore — pourriture de la pensée et du cœur. C’est la première fois qu’on le traite ainsi. Ce ne sera pas la dernière.
La part sombre
Il faut s’y arrêter sans l’expédier, parce qu’une présentation qui glisse dessus perd sa crédibilité pour tout le reste.
En 1931 paraît La Grande Peur des bien-pensants, livre entièrement consacré à Édouard Drumont, mort en 1917, auteur de La France juive — c’est-à-dire du texte fondateur de l’antisémitisme français moderne, succès de librairie colossal en 1886 et matrice de tout ce qui suivra jusqu’à Vichy. Bernanos en fait un héros : le prophète méprisé, le solitaire qui avait vu juste contre les élites repues. Le livre reprend à son compte une part du réquisitoire, et il contient des pages antisémites.
On lit parfois que cet antisémitisme serait marginal dans son œuvre. La formulation demande à être précisée, car elle est à la fois vraie et trompeuse. Vraie en ceci que les romans en sont exempts et que la question n’irrigue pas sa pensée comme elle irrigue celle d’un Drumont ou d’un Céline. Trompeuse en ceci qu’un livre entier n’est pas une remarque de circonstance, et que ce livre-là est à son nom.
Ce qu’il faut dire, c’est ce qu’il en a fait ensuite — et ce n’est pas rien. Dès la fin des années 1930, Bernanos rompt explicitement avec cet héritage. Devant le nazisme, il est d’une clarté que beaucoup de ses contemporains n’ont pas eue : jeter le peuple allemand aux charniers au nom d’une prétendue supériorité raciale est une sanglante folie, écrit-il au début de la guerre. Depuis le Brésil, il dénoncera la persécution des Juifs sans ambiguïté et reconnaîtra, en termes directs, ce que l’antisémitisme de sa jeunesse avait préparé.
Ce parcours n’efface pas le livre de 1931 ; il interdit en revanche de réduire l’homme à ce livre. Et il vaut la peine de noter, pour qui s’intéresse à la vie des idées plutôt qu’à la distribution des bons points, que le même homme a écrit les deux choses, et qu’il a changé parce qu’il est allé voir.
Majorque
Il s’installe à Palma en 1934, pour la raison la plus prosaïque du monde : on y vit moins cher. Il y écrit Un crime, Le Journal d’un curé de campagne, Nouvelle histoire de Mouchette. Puis la guerre civile éclate, en juillet 1936, et il se trouve au premier rang d’un spectacle qu’il n’avait pas prévu.
Sa position de départ est celle qu’on attend d’un royaliste catholique français : les nationalistes contre les rouges, sans hésitation. Son fils Yves s’engage dans la Phalange. L’affaire devrait s’arrêter là, et c’est ce qui rend la suite remarquable.
Car il voit. Il voit les camions partir la nuit, les listes, les exécutions sommaires dans les fossés de l’île, les dénonciations de voisinage, et l’arrivée d’un personnage qui tient de la farce et du cauchemar : un fonctionnaire italien en chemise noire se faisant appeler le général comte Rossi, qui n’était, écrira Bernanos, ni général, ni comte, ni Rossi, et dont la mission était l’organisation de la terreur. Le portrait qu’il en fait — la combinaison noire à grande croix blanche, la voiture de course, les doigts essuyés à la nappe d’une grande dame palmesane — est un morceau d’anthologie du grotesque criminel.
Et il voit les évêques bénir. C’est là que tout se joue pour lui. Qu’une guerre soit atroce ne l’étonne pas ; que l’Église, dont il attend qu’elle parle au nom du Christ, calcule au lieu de parler, agisse en machiavélienne et couvre les massacres au nom de l’ordre — cela, il ne le pardonne pas. Sa colère n’est pas celle d’un homme qui perd la foi : c’est celle d’un croyant qui voit sa propre maison se salir.
Les Grands Cimetières sous la lune paraît en 1938 et fait scandale dans tous les camps à la fois. L’anecdote qui a le plus frappé les lecteurs n’est pas un récit de bataille mais une conversation de salon : une dévote d’une trentaine d’années, douce, charitable, qu’on interroge sur ses frayeurs, et qui répond avec la fierté tranquille du devoir accompli qu’elle a fait fusiller huit hommes. Tout le livre est dans cette phrase — la démonstration que le crime de masse n’a pas besoin de monstres, qu’il lui suffit de gens très ordinaires persuadés de rendre service.
La rupture est dés lors complète et publique. Il quitte l’Action française, dont il dénonce la disposition à subordonner les intérêts de la France à ceux de l’Allemagne et de l’Italie ; il ne comprend pas, dit-il, qu’on puisse souhaiter la défaite de son pays et se servir de l’ennemi contre la nation. Ce sera l’exacte position de ses anciens amis deux ans plus tard.
Il faut mentionner ici une rencontre qui éclaire les deux protagonistes. À la lecture du livre, Simone Weil, philosophe, alors loin de toute Église, de gauche, qui avait servi quelques semaines aux côtés des anarchistes espagnols, lui écrit une longue lettre pour lui dire qu’elle a vu dans son camp exactement ce qu’il a vu dans le sien : les mêmes exécutions gratuites, la même légèreté devant le sang. Deux personnes que tout séparait, arrivant du même voyage avec le même constat.
Une politique sans parti
On cherche en vain, chez Bernanos, une doctrine. On trouve une position, et elle est plus difficile à tenir qu’une doctrine.
L’ennemi n’est pas l’adversaire. Ce qu’il combat n’est ni la gauche ni la droite, mais ce qu’il appelle les bien-pensants — catégorie qui n’a rien à voir avec la piété et tout avec le conformisme des gens installés. Le bien-pensant est celui qui a des opinions comme on a une assurance : pour se couvrir. Il approuve ce qui se fait, il désapprouve ce qui a échoué, il ne risque rien et il dort bien. Bernanos tient cette espèce pour plus dangereuse que les méchants déclarés, parce que c’est elle qui fournit aux régimes leur consentement.
Le réalisme politique est la forme moderne de la lâcheté. C’est l’objection qu’il fait aux évêques espagnols et, plus généralement, à toute la tradition dont Maurras était l’héritier : l’argument selon lequel il faut choisir le moindre mal, tenir compte des rapports de force, ne pas être naïf. Bernanos répond que ce raisonnement n’a jamais servi qu’à justifier après coup ce qu’on n’avait pas eu le courage d’empêcher, et qu’un homme qui invoque le réel pour excuser une injustice a déjà choisi son camp.
La mesure de toute politique est ce qu’elle fait aux faibles. C’est l’axe le plus constant de son œuvre, romans compris : le petit, l’humilié, l’enfant, la servante, celui qu’on écrase sans y penser parce qu’il ne pèse rien. Il combat les structures du capitalisme de son temps, déteste les marchands de canons, s’indigne de l’argent — mais jamais au nom d’un système de rechange : toujours au nom d’un visage.
Le patriotisme n’est pas le nationalisme. La distinction, chez lui, se vérifie sur pièces plutôt qu’en théorie. Il aime la France charnellement, et c’est précisément pourquoi il refuse qu’on la livre à un vainqueur étranger pour y rétablir un ordre. Le nationaliste, dans son expérience, a fini par préférer l’ordre à la nation.
On comprend alors pourquoi il n’a jamais pu être récupéré. Une politique qui ne se juge ni à l’efficacité, ni à la cohérence doctrinale, mais à la question de savoir si l’on peut se regarder en face, ne fonde aucun parti. Elle produit des hommes seuls.
La civilisation des machines
C’est le texte par lequel il revient, et il faut d’abord écarter le malentendu que son titre encourage. La France contre les robots, écrit au Brésil à partir de 1944 et publié en 1946, n’est pas un pamphlet contre la technique.
La phrase qui résume l’argument est explicite sur ce point : le danger n’est pas dans la multiplication des machines, mais dans le nombre sans cesse croissant d’hommes habitués, dès leur enfance, à ne désirer que ce que les machines peuvent donner. La cible n’est pas l’outil, c’est le rétrécissement du désir humain à ce que l’appareil sait fournir. On peut avoir des machines et rester libre ; on ne peut pas le rester quand on n’imagine plus rien qu’elles ne puissent livrer.
Deux conséquences en découlent, que Bernanos formule avec une dureté de moraliste.
La première concerne l’économie : une civilisation qui organise la satisfaction des désirs finira toujours par préférer les vices aux besoins, parce qu’il y aura toujours plus à gagner à satisfaire les vices de l’homme que ses besoins. La phrase, écrite avant la publicité de masse, a été vérifiée avec une constance décourageante.
La seconde concerne le pouvoir : l’avenir qu’il redoute n’est pas la tyrannie classique, avec son tyran et ses prisons, mais un âge des techniciens où la contrainte ne se présente plus comme une contrainte, où nul ne commande visiblement, et où l’organisation tient lieu d’ordre. Il se méfie autant de l’Amérique de Roosevelt que de ce qui vient de tomber en Europe, ce qui lui a valu peu d’amis en 1946.
On mesure mieux aujourd’hui ce que cette intuition avait d’avance. Une décennie plus tard, Jacques Ellul construira sur la même base l’analyse de la technique comme système autonome ; Bernard Charbonneau, Ivan Illich, Günther Anders occuperont le même terrain. Le lecteur d’aujourd’hui, qui vit dans un monde où les appareils formatent littéralement le désir avant de le satisfaire, n’a pas grand effort à fournir pour transposer.
Une mise en garde, cependant, sur l’usage qu’on en fait. Bernanos n’est pas écologiste, ce mot n’existait pas pour lui ; il n’est pas non plus un nostalgique du village, malgré les apparences. Son critère est constamment le même, et il est spirituel avant d’être politique : ce qui l’inquiète dans la machine, c’est qu’elle produit des hommes qui n’ont plus à vouloir. Qui le cite à l’appui d’un programme technique ou d’une politique de décroissance lui fait dire un peu plus qu’il n’a dit.
Le Brésil, le retour, les refus
Il quitte la France en 1938, écœuré, pour le Paraguay puis le Brésil, où il vivra sept ans dans le Minas Gerais, élevant des bêtes sans succès et écrivant beaucoup. C’est de là qu’il suit la défaite, qu’il rejoint immédiatement l’appel du 18 juin, et qu’il envoie à la presse de la France libre des articles qui feront le Chemin de la Croix-des-Âmes. Monsieur Ouine paraît à Rio en 1943, après dix ans de travail.
De Gaulle le fait revenir en 1945. On lui propose des ministères, une ambassade, l’Académie française, la Légion d’honneur. Il refuse tout, plusieurs fois, ce qui en dit long sur l’insistance. Le Général, dira-t-on, n’aura pas réussi à l’accrocher à son char.
Car il est déjà en colère contre la Libération. Non contre son principe, mais contre le spectacle des reconversions : les hommes qui ont servi, ceux qui ont attendu, ceux qui ont écrit, et qui se retrouvent tous résistants au printemps 1945. Il résume l’affaire d’une phrase dont on devrait se souvenir après chaque changement de régime — je ne prends pas une chemise retournée pour une chemise propre.
Il meurt en juillet 1948, à soixante ans, après avoir écrit Dialogues des carmélites, qu’il n’aura pas vu joué et dont Poulenc fera l’opéra que l’on sait. Les témoignages s’accordent à décrire des obsèques modestes, loin des honneurs qu’il avait refusés.
Que faire de lui
Il est aujourd’hui moins lu qu’il ne le mérite, et plus cité qu’il ne le voudrait — les deux choses étant liées. On le convoque à droite pour sa détestation du monde moderne, à gauche pour sa critique de l’argent et des machines, chez les catholiques pour sa foi, chez les anticléricaux pour sa charge contre les évêques. Chacun prend ce qui l’arrange et laisse le reste.
La seule chose qui le mette à l’abri de ces usages est de le lire en entier, et notamment de tenir ensemble le livre sur Drumont et la lettre sur les charniers, l’homme des Camelots du roi et celui qui a rompu avec eux. Ce n’est pas confortable. C’est pourtant ce qu’il apporte de plus précieux à la pensée politique : non pas des conclusions à reprendre, mais l’exemple assez rare d’une intelligence qui a préféré se contredire plutôt que se mentir.
Pour entrer dans l’œuvre, deux portes. Le Journal d’un curé de campagne pour le romancier, qui est le plus grand. Les Grands Cimetières sous la lune pour le politique, dont la colère n’a pas pris une ride — et l’on comprendra en le lisant pourquoi il fallait, pour écrire cela, avoir commencé du côté de ceux qu’on accuse.