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Clement Delaunay

Actualité, lectures et humeurs

Stéphane Horel : Lobbytomie

Le mot dit la méthode

Le titre est un mot-valise et une opération chirurgicale : lobbying et lobotomie. On y entend ce que le livre veut démontrer — que l’influence industrielle ne se contente pas d’orienter des décisions, mais qu’elle procède par ablation, en retirant à la décision publique la capacité même de savoir ce qu’elle décide.

C’est la thèse, et elle est plus dérangeante que celle qu’on attend. Un livre sur les lobbies laisse supposer des enveloppes, des dîners, des allers-retours entre un ministère et un siège social. Tout cela existe et le livre en donne sa part. Mais ce n’est pas là que Stéphane Horel place le problème. La corruption, après tout, se réprime : elle a des lois, des juges, des peines. Ce que l’ouvrage décrit est presque toujours légal, souvent public, et infiniment plus efficace — il s’agit de produire l’état des connaissances sur lequel la décision se fondera, puis de laisser les institutions faire leur travail en toute bonne foi.

Une administration corrompue peut être assainie. Une administration qui s’appuie sur des données fabriquées pour elle prendra, honnêtement et méthodiquement, la décision qu’on a voulu qu’elle prenne. C’est le sujet du livre, et c’est pour cela qu’il fait plus d’effet qu’un catalogue de scandales.

Qui écrit

Stéphane Horel, née en 1976, a passé sa carrière sur un seul sujet, abordé par tous les formats possibles. Des documentaires d’abord — Les Alimenteurs sur l’agroalimentaire, Endoc(t)rinement sur les perturbateurs endocriniens. Des livres ensuite, dont Intoxication en 2015, sur la façon dont Bruxelles a enterré pendant des années la réglementation de ces mêmes substances. Et un travail de journaliste au Monde, où elle traite la science et les stratégies d’influence.

C’est de ce côté qu’il faut chercher ce qui fonde son autorité. En 2017, avec Stéphane Foucart, elle publie l’enquête dite des Monsanto Papers, construite sur les documents internes de la firme rendus publics par la justice américaine : on y voit l’entreprise organiser la rédaction d’articles scientifiques signés par des chercheurs extérieurs, préparer la contre-attaque contre le Centre international de recherche sur le cancer, et planifier l’ensemble comme une campagne. Ce n’était pas une hypothèse sur les méthodes de l’industrie : c’étaient ses notes de service.

La méthode du livre en découle, et c’est elle qui le distingue de la littérature d’indignation. Horel travaille sur pièces — archives déclassifiées des procès du tabac, documents obtenus par demandes d’accès, déclarations d’intérêts, registres de transparence, agendas de commissaires. Elle ne démontre pas que les industriels sont malfaisants, ce qui n’aurait aucun intérêt. Elle établit qui a écrit quoi, pour qui, avec quel financement.

Bernays, ou l’invention du métier

Le livre remonte à la source, et la source a un nom : Edward Bernays, neveu de Freud par ses deux parents, mort centenaire en 1995 après avoir inventé la profession dont il a lui-même forgé le nom, les relations publiques.

Son premier terrain est la guerre. En 1917, il participe au Committee on Public Information, dit commission Creel, chargé de convertir à l’entrée en guerre une opinion américaine qui n’en voulait pas. L’opération réussit au-delà des espérances, et Bernays en tire une conclusion qu’il n’abandonnera jamais : si l’on a pu retourner une nation entière en quelques mois, on peut vendre à peu près n’importe quoi à n’importe qui.

Suivent quarante ans de campagnes pour l’industrie, dont deux sont restées célèbres. Pour le compte d’un cigarettier, en 1929, il fait défiler des jeunes femmes fumant publiquement dans la parade de Pâques à New York, avec un mot d’ordre fourni par une féministe de ses relations : les torches de la liberté. En quelques années, un geste jusque-là mal vu devient un signe d’émancipation, et l’industrie gagne la moitié du marché qui lui échappait. Pour un fabricant de lard, il fait recommander par des centaines de médecins le petit déjeuner copieux, et invente au passage le bacon-œufs américain.

Cette dernière opération contient la technique majeure, celle que tout le reste du livre déclinera : on ne défend jamais son produit soi-même, on fait parler quelqu’un que le public croira désintéressé. Bernays le disait sans fard — les gens me croiront davantage si vous m’appelez docteur.

Une précision s’impose sur la formule que l’on attache généralement à son nom. La fabrique du consentement n’est pas de Bernays : l’expression apparaît chez le journaliste Walter Lippmann, dans Public Opinion, en 1922, avant d’être reprise par Chomsky et Herman soixante ans plus tard. Bernays, dans Propaganda (1928) puis dans un essai de 1947, parle plutôt d’ingénierie du consentement — nuance qui n’est pas anodine, puisqu’elle dit le passage d’un constat à un métier. Lippmann observait que le consentement se fabrique ; Bernays proposait de s’en charger, à la commande.

« Le doute est notre produit »

La seconde invention est plus retorse que la première, et elle a une date de naissance précise : décembre 1953, hôtel Plaza, New York.

Les dirigeants des principaux cigarettiers américains viennent d’apprendre une mauvaise nouvelle : les premières études épidémiologiques établissant le lien entre tabac et cancer du poumon sont solides et vont être reprises partout. Ils réunissent, dans un salon de l’hôtel, le patron d’une agence de relations publiques nommé John Hill. Ce dernier leur donne un conseil que tout le monde, dans la salle, trouve contre-intuitif : ne niez pas.

Nier serait se poser en partie au procès. Hill propose l’inverse : reconnaître que la question est sérieuse, se déclarer préoccupé avant tout le monde, et financer soi-même la recherche destinée à y répondre. Naît ainsi, en janvier 1954, une déclaration publiée en pleine page dans quatre cents journaux, où l’industrie se dit soucieuse de la santé de ses clients et annonce la création d’un comité de recherche. Ce comité financera, pendant des décennies, des travaux honnêtes sur tous les sujets connexes — la pollution, le stress, l’hérédité, l’amiante — et produira une bibliothèque entière dont l’effet est d’installer l’idée que la science n’a pas tranché.

C’est le cœur de la manufacture du doute, et le mécanisme mérite d’être nommé précisément, parce qu’il ne consiste pas à mentir. Il consiste à exploiter une propriété structurelle de la science : celle-ci ne conclut jamais à cent pour cent, elle travaille par probabilités et par révisions. Il suffit donc d’exiger publiquement une certitude que la démarche scientifique ne fournit jamais pour paralyser la décision, tout en ayant l’air de défendre la rigueur. Face à une controverse, le réflexe d’un responsable politique est d’attendre qu’elle se dénoue, et attendre est précisément ce que l’on achetait.

Un document résume l’affaire mieux qu’aucun commentaire. C’est une note interne d’un cigarettier américain, rédigée en 1969 et rendue publique par les procès des années 1990 : « Le doute est notre produit, puisque c’est le meilleur moyen de concurrencer le corps de faits qui existe dans l’esprit du grand public. » La phrase a donné son titre à l’un des ouvrages de référence sur la question, et elle a fait le tour du monde, parce qu’il n’arrive pas souvent qu’une stratégie soit écrite noir sur blanc par ceux qui l’appliquent.

Le manuel

L’essentiel du livre consiste à montrer que ce qui fut inventé pour le tabac a été repris tel quel, presque sans variante, par l’amiante, le plomb, le sucre, les pesticides, les pétroliers et les fabricants de plastiques — avec parfois les mêmes cabinets de conseil et les mêmes experts. Il est utile d’en donner les étapes, car c’est la partie la plus immédiatement utilisable.

Financer sa propre science. Non des faux, ce qui serait imprudent et facilement démontrable, mais de vraies études réelles, dont on choisit la question, le protocole, la durée et la dose. Une étude sur trois mois ne verra pas un effet qui apparaît en dix ans. Une étude sur le mauvais indicateur ne trouvera rien. Rien n’y est faux ; tout y est orienté.

Faire signer par d’autres. La découverte la plus coûteuse des Monsanto Papers : des articles rédigés en interne puis publiés sous la signature de chercheurs académiques, qui touchent des honoraires sans figurer parmi les auteurs réels. C’est la leçon de Bernays, appliquée à la littérature scientifique.

Sous-traiter à des cabinets à double casquette. Des sociétés de conseil qui sont à la fois bureaux d’études scientifiques et agences de communication, et dont le métier consiste à produire des rapports techniques valides servant les intérêts de leur client. Ces rapports entrent ensuite dans les dossiers réglementaires comme n’importe quelle contribution.

Capturer l’expertise. Si l’expert siège dans les comités qui évaluent, il n’est plus besoin de convaincre qui que ce soit. D’où l’importance des déclarations d’intérêts, des portes tournantes, et des associations savantes financées par l’industrie dont les membres siègent partout.

Attaquer les chercheurs gênants. Non sur le fond, mais par l’usure : demandes de rétractation, mise en cause des méthodes, campagnes de presse, procédures. Un chercheur qui passe deux ans à se défendre ne publie pas.

Déplacer la responsabilité. Le geste le plus habile de tous. Le problème n’est pas le produit, c’est l’usage qu’on en fait ; pas le sucre, la sédentarité ; pas le plastique, le mauvais tri ; pas le pesticide, l’agriculteur qui ne respecte pas la dose. La responsabilité glisse du fabricant vers le consommateur, et la réponse publique glisse de la réglementation vers la campagne de sensibilisation.

Gagner du temps. Tout le reste n’a que cette fin. Une année de report vaut un chiffre d’affaires. Horel relève d’ailleurs une figure que l’on croirait inventée : celle où l’autorité publique confie à l’industrie concernée le soin d’évaluer le risque que pose son propre produit — autrement dit, où l’on charge le problème de trouver la solution.

Bruxelles

C’est là que le livre apporte ce qu’on ne trouve pas ailleurs, et il faut le souligner, car la littérature sur la manufacture du doute est massivement américaine. Horel travaille sur le terrain européen, où les mécanismes sont les mêmes mais les formes différentes.

L’Union est un objet particulièrement exposé. Les décisions s’y prennent à l’issue de processus techniques longs, peu visibles, où l’avis des agences scientifiques pèse plus que le débat politique, et où la consultation des parties prenantes est une obligation procédurale. Autrement dit : un dispositif conçu pour écouter, et où celui qui dispose de vingt juristes et de trois cabinets d’études parle infiniment plus fort qu’une association de deux permanents.

Le livre s’arrête en particulier sur les associations d’apparence savante financées par les industriels, dont les membres se retrouvent dans les groupes de travail des agences européennes — le cas le plus documenté étant celui de l’institut international des sciences de la vie, dont les liens avec l’Autorité européenne de sécurité des aliments ont donné lieu à plusieurs rappels à l’ordre. Il détaille aussi l’usage des études d’impact et des principes de meilleure réglementation, outils légitimes en soi, devenus des instruments de report systématique.

Deux dossiers servent de fil rouge, et ils sont bien choisis.

Les perturbateurs endocriniens d’abord, où la Commission a mis près de dix ans à adopter les critères scientifiques qui devaient les définir, alors que le règlement les exigeait pour 2013. Dix ans pendant lesquels rien ne pouvait être classé, faute de définition. C’est le résultat pur de la stratégie du temps.

Le glyphosate ensuite, dont le réexamen a donné lieu à la situation la plus instructive du dossier : une agence de l’Organisation mondiale de la santé le classant cancérogène probable en 2015, les agences européennes concluant en sens inverse — sur des corpus différents, dont l’un incluait des études industrielles non publiées. Deux verdicts contraires, tous deux présentés comme scientifiques, et un public invité à choisir. Le doute, ici, n’avait pas besoin d’être fabriqué : il était devenu la structure même du débat.

Ce qui s’est passé depuis

Une note écrite en 2019 sur un livre de 2018 ne peut pas être republiée sans dire ce que les années suivantes ont apporté. Sur ce dossier, elles ont apporté beaucoup, et rien qui contredise le livre.

Le glyphosate, d’abord, dont le livre suivait la bataille. En novembre 2023, faute de majorité qualifiée parmi les États membres — ni pour, ni contre — la Commission européenne a tranché seule et renouvelé l’autorisation pour dix ans, jusqu’en 2033 ; la France s’est abstenue (France 24). L’épilogue est presque trop parfait pour le propos du livre : ce n’est pas un vote qui a tranché, c’est l’absence de vote.

Surtout, un nouveau front s’est ouvert, et l’auteure y est en première ligne. Depuis 2022, un consortium de rédactions européennes enquête sur les PFAS, ces composés fluorés que l’on appelle polluants éternels parce qu’ils ne se dégradent pas. La cartographie publiée en février 2023 a recensé environ 23 000 sites contaminés en Europe, et près de 21 500 autres suspectés. Le second volet, lancé en janvier 2025 à l’initiative de Stéphane Horel et de deux confrères, porte précisément sur le lobbying : quarante-six journalistes dans seize pays, plus de quatorze mille documents inédits, et l’estimation d’un coût de dépollution pouvant atteindre deux mille milliards d’euros sur vingt ans (Forever Pollution Project).

Il faut mesurer ce que cela signifie pour la lecture du livre. Lobbytomie décrivait une mécanique à partir de dossiers clos ou en voie de l’être — le tabac, l’amiante, le plomb — et de dossiers en cours. Six ans plus tard, son auteure a documenté, sur un dossier neuf, exactement la même séquence : des industriels qui savaient tôt, une science orientée, une bataille de définitions, et un retard réglementaire dont le coût se compte en centaines de milliards. Le livre n’a pas été démenti. Il a été répliqué.

Un dernier élément mérite d’être ajouté, qui échappait à l’édition de 2018 : la méthode a changé de canal. Le doute ne se fabrique plus seulement par des rapports et des colloques ; il se distribue par les réseaux, où la controverse artificielle trouve un terrain autrement plus fertile qu’en page trois d’un quotidien. Ce que Hill mettait deux ans à installer, une campagne coordonnée l’obtient désormais en quelques semaines.

Les limites, et le jugement

Deux réserves sérieuses, qu’il faut poser avant de recommander le livre.

La première tient à la forme. Lobbytomie est dense, très documenté, et parfois écrasant. Les cas s’accumulent, les acronymes se multiplient, les organigrammes de Bruxelles occupent des pages, et le lecteur non spécialiste décroche. C’est le défaut de la qualité : Horel refuse de simplifier ce qui ne l’est pas, et l’on aimerait parfois qu’elle lâche vingt exemples pour en développer trois.

La seconde est plus délicate. Un livre qui met au jour une stratégie cohérente, répétée sur un siècle par des acteurs différents, risque toujours d’être lu comme le récit d’une toute-puissance — celui d’un monde où tout serait arrangé, où nulle expertise ne serait fiable, où le citoyen n’aurait plus qu’à hausser les épaules. Ce serait le contresens absolu, et Horel s’en prémunit par sa méthode : elle ne dénonce pas un système occulte, elle établit des faits vérifiables, dossier par dossier, avec les pièces. Il reste que le découragement guette, et que le livre fournit peu d’armes contre lui. Une stratégie de défense y aurait eu sa place.

Il faut d’ailleurs relever un paradoxe que l’ouvrage signale lui-même et qui mérite plus qu’une mention. L’information existe, elle est publique, et elle ne produit presque rien. Les déclarations d’intérêts sont en ligne, les registres de transparence consultables, les millions de documents des procès du tabac numérisés dans des bibliothèques universitaires. Ce qui manque n’est pas la donnée : c’est l’attention, et l’énergie de s’en servir. Le fatalisme fait ici autant de travail que le lobbying.

Cela dit, ce livre est utile, et de la façon la plus concrète qui soit. Il ne donne pas une opinion, il donne une grille : quand une controverse scientifique s’installe sur un sujet de santé publique ou d’environnement, on dispose après l’avoir lu des questions à poser — qui a financé l’étude, qui l’a rédigée, qui siège dans le comité, qui gagne du temps et combien ce temps rapporte. Ces questions ne s’oublient pas, et elles servent bien au-delà des dossiers traités dans le volume.

On le lira avec deux compagnons qui l’éclairent. Les Marchands de doute, de Naomi Oreskes et Erik Conway, pour la version américaine et la filiation entre le tabac et le climat. Et, pour qui veut le concept, les travaux de Robert Proctor sur l’agnotologie — la science de l’ignorance délibérément produite, discipline dont l’existence même dit assez l’état des choses.