Pierre Péan : Une blessure française
Le sujet le plus miné de l’histoire de France
On peut discuter posément de presque tout dans le passé français. Pas de la Vendée. Depuis deux siècles, le soulèvement de l’Ouest sert d’arsenal : aux royalistes qui y trouvent le martyre d’une France fidèle, aux républicains qui y voient une jacquerie manipulée par les prêtres, et depuis les années 1980 à une bataille de vocabulaire où le choix d’un seul mot — génocide — vaut prise de position politique complète. Il n’existe guère de terrain où un auteur risque plus d’être lu selon le camp qu’on lui prête.
Pierre Péan y entre en 2008 avec les outils qui ont fait sa réputation ailleurs : les archives, les pièces, les noms, les chiffres. Il ne les emploie pas sur un ministre ni sur une compagnie pétrolière, mais sur une commune de deux mille âmes du pays d’Ancenis, Maumusson, dont les registres lui servent de dossier d’instruction.
Le titre annonce la couleur, et c’est à la fois la force et la fragilité du livre. Une blessure française : non pas une controverse, non pas un épisode, mais une plaie qui ne s’est pas refermée et dont l’auteur, enfant de cet Ouest, porte quelque chose. On tient là un ouvrage qui ne prétend pas à la neutralité et qu’il faut donc lire en sachant d’où il parle — ce qui, en l’occurrence, ne l’empêche pas d’être solide.
L’enquêteur chez lui
Pierre Péan, né en 1938 à Sablé-sur-Sarthe, mort en juillet 2019, aura passé quarante ans à ouvrir des dossiers que personne ne demandait à voir. Il revendiquait pour lui-même la formule de journaliste d’initiative : celui qui choisit son sujet au lieu de le recevoir, et qui accepte d’y consacrer des années sans savoir ce qu’il trouvera.
Le public retient d’abord les grandes affaires. Affaires africaines, en 1983, sur les circuits du pétrole et du renseignement en Françafrique. Une jeunesse française, en 1994, où il documente le passé vichyste de François Mitterrand avec les confidences du président lui-même — livre qui fit déflagration. La Face cachée du Monde en 2003, Noires fureurs, blancs menteurs en 2005 sur le Rwanda, qui lui valut les poursuites et les polémiques les plus dures de sa carrière.
On connaît moins l’autre versant, où il revient sans cesse : celui des pays de Loire. Les Chapellières, une terre, deux destins en pays chouan en 1987, cette Blessure française en 2008, et Ma petite France, en 2017, chronique d’une ville ordinaire sous l’Occupation. Trois livres où il applique la méthode de l’enquêteur à ce qu’il connaît de naissance, et qui forment, mis bout à bout, une interrogation constante sur ce que l’histoire nationale fait à des gens qui ne l’ont pas demandée.
Il faut le dire sans détour : Péan n’est pas historien. Il n’a ni la formation ni l’appareil, et il le sait. Ce qu’il apporte est d’un autre ordre — une capacité à lire un registre paroissial comme on lit un bilan comptable, et l’entêtement de qui veut savoir qui a signé quoi. Sur un terrain aussi labouré que la Vendée, cela ne produit pas une thèse nouvelle. Cela produit autre chose, qui n’a pas moins de valeur.
Une commune pour objectif
La méthode du livre tient dans un choix d’échelle. Plutôt que de raconter la guerre de l’Ouest, Péan prend une commune — Maumusson, au nord de la Loire, à quelques lieues d’Ancenis — et suit ce qui s’y passe, année après année, dans les papiers qu’elle a laissés : délibérations, rôles d’imposition, ventes de biens nationaux, registres de la paroisse, correspondance du district.
Le procédé n’a rien d’original pour les historiens — c’est la micro-histoire, pratiquée depuis un demi-siècle — mais il produit ici un effet que les synthèses n’obtiennent pas. On voit les mêmes hommes revenir de page en page, on suit qui achète la terre du curé, on sait combien payèrent ceux qui ne payaient presque rien. L’abstraction « la Vendée se soulève » cède la place à une série de décisions prises par des gens identifiables, et c’est ce qui rend le livre lisible.
Une précision s’impose ici, que la version d’origine ne faisait pas et qui change la lecture. Maumusson est au nord de la Loire : on n’est donc pas en Vendée militaire, mais en pays de chouannerie, et les deux ne se confondent pas. Au sud du fleuve, à partir de mars 1793, se lève une armée paysanne qui tient un territoire, livre des batailles rangées et se donne des généraux ; elle sera écrasée à Savenay en décembre. Au nord, en Bretagne, dans le Maine et jusqu’en Normandie, c’est une guérilla diffuse, sans front ni capitale, qui dure jusqu’en 1800 et reprend par intermittence. Mêmes causes, formes différentes, chronologies différentes. Le livre traite de la seconde en passant par la première, ce qui est légitime puisque la répression a frappé les deux — encore faut-il ne pas les confondre.
« Ils se sont soulevés tout seuls »
C’est la proposition centrale, et il faut comprendre contre quoi elle se dresse.
La version républicaine classique, forgée dès 1793 et reprise pendant un siècle et demi, tenait le soulèvement pour une manipulation : des paysans arriérés, chauffés par des prêtres fanatiques et encadrés par des nobles revanchards, marchant contre leur propre intérêt. Le récit avait l’avantage de disqualifier l’adversaire sans avoir à l’écouter : on ne discute pas avec des dupes.
Péan démontre le contraire, pièces en main, et ce qu’il montre à Maumusson vaut démonstration générale. Il n’y avait dans ce village aucun refus de principe de la Révolution. La commune avait souffert dans sa chair des abus de l’Ancien Régime ; l’abolition des privilèges de la nuit du 4 août y fut accueillie avec soulagement ; les premières années se passent sans désordre notable. La rupture vient ensuite, et elle vient de ce que la Révolution a fait, non de ce qu’elle promettait.
Il faut créditer le livre de cette démonstration tout en disant ce qu’il doit à d’autres, ce que la version d’origine laissait dans l’ombre. La thèse n’est pas neuve en 2008 : elle est le fonds commun de l’historiographie depuis un demi-siècle.
- Paul Bois, dans Paysans de l’Ouest (1960), avait établi à partir de la Sarthe que la ligne de partage entre l’Ouest bleu et l’Ouest blanc ne recouvrait ni la religiosité ni la présence nobiliaire, mais un antagonisme ancien entre les campagnes et les bourgs, que la Révolution a porté à incandescence en donnant le pouvoir et la terre aux seconds.
- Charles Tilly, dans La Vendée (1964), avait montré par la statistique que les zones insurgées étaient précisément celles où une bourgeoisie de bourg était assez implantée pour être vue, et donc détestée.
- Jean-Clément Martin, depuis les années 1980, a fait de cette lecture sociale et politique l’approche dominante, en y ajoutant l’analyse des mémoires successives du conflit.
L’apport de Péan n’est donc pas dans la thèse, mais dans sa vérification au ras du sol. Il montre chez lui, nom par nom, ce que d’autres avaient établi à l’échelle des départements. C’est un travail d’administration de la preuve, et il faut le prendre pour ce qu’il est.
Ce qui a fait basculer un village
Le livre reconstitue la chaîne, et son intérêt est qu’aucun maillon, pris seul, n’aurait suffi.
L’impôt. C’est la surprise la plus brutale. La Révolution supprime les privilèges fiscaux, ce qui était juste, mais elle élargit du même coup l’assiette à ceux qui ne payaient presque rien, et le petit paysan découvre qu’il paie davantage qu’avant. Une étude menée sur la commune voisine d’Anetz par Jean-Paul Lelu, que Péan reprend, chiffre la chose : les contribuables acquittant moins de trois livres voient leur imposition multipliée par 7,65. Ce chiffre vaut tous les discours. On avait promis la fin des abus ; on a livré un percepteur plus efficace.
Les biens nationaux. Les terres confisquées au clergé sont vendues aux enchères, par lots entiers, contre espèces. Les paysans, qui les cultivaient et pensaient en recevoir leur part, n’ont ni le numéraire ni l’accès aux adjudications ; ce sont les bourgeois des villes qui achètent, et à Nantes, une partie de cet argent vient de la traite. Il faut mesurer la scène : un armateur négrier nantais devient propriétaire du pré où l’on menait les bêtes. La Révolution, vue de la haie, a changé les maîtres sans changer le rapport.
Les communaux et les corvées. S’y ajoute, plus local et plus immédiat, l’appropriation par quelques-uns de terres sur lesquelles on faisait paître, et des corvées qu’on croyait abolies et qui reviennent sous un autre nom.
Le pain. Mauvaises récoltes, spéculation sur les grains, assignat qui se déprécie : les conditions matérielles se dégradent précisément quand on attendait qu’elles s’améliorent.
Le prêtre. La Constitution civile du clergé et le serment exigé en 1790-1791 coupent le pays en deux. Ce n’est pas d’abord une question de dogme : le curé est l’homme qui baptise, marie et enterre, le seul lettré du village, souvent le seul recours. Lui imposer un remplaçant venu d’ailleurs, contre lequel les habitants n’ont pas eu voix, c’est toucher à ce qui organise la vie.
La conscription. En février 1793, la levée de trois cent mille hommes met le feu. Elle arrive après tout le reste, sur des campagnes qui avaient déjà le sentiment d’être traitées en pays conquis, et elle demande aux fils d’aller mourir pour la République des bourgs qui vient de leur prendre la terre et le curé.
Les revendications des insurgés, quand ils les formulent, sont d’ailleurs sans mystère et sans royalisme : la fin de la conscription, le retour de leurs prêtres, la baisse des impôts, la restitution des armes saisies l’année précédente, du pain. Pas un mot du roi. C’est tout l’argument du livre, résumé par les intéressés eux-mêmes.
Comment on fabrique une guerre civile
La seconde moitié du livre change de focale et regarde d’où viennent les décisions. C’est la partie la plus polémique, et la plus intéressante.
Péan s’arrête d’abord sur le Club breton, né à Versailles en 1789 d’une poignée de députés bretons qui prirent l’habitude de préparer les séances entre eux. Installé à Paris, élargi aux non-Bretons puis aux non-députés, il devient la Société des amis de la Constitution, que l’on appellera le club des Jacobins. Son génie propre est organisationnel : l’ordre du jour arrêté la veille, un réseau de sociétés affiliées dans tout le pays, et des tribunes garnies de claqueurs rémunérés qui huent et applaudissent au signal. Une minorité disciplinée face à une majorité dispersée : c’est la recette, et elle sera copiée pendant deux siècles.
Il s’arrête ensuite sur un document dont l’existence suffit à ruiner l’excuse de l’ignorance. En 1791-1792, deux commissaires envoyés dans l’Ouest, Gallois et Gensonné, remettent à l’Assemblée un rapport lucide : la population n’est pas contre-révolutionnaire, elle est attachée à ses prêtres, la répression religieuse produira la guerre civile, il faut de la tolérance. Le rapport est lu. Il n’est pas suivi. On ordonne au contraire aux prêtres réfractaires du pays d’Ancenis de se rendre à Nantes pour y être détenus, les paroisses s’organisent pour protéger les leurs, la garde nationale — émanation des bourgeoisies locales — intervient, et l’engrenage est pris. Péan cite la formule qui résume l’état d’esprit des autorités : les patriotes entendent sauver le peuple malgré lui et contre lui, parce qu’ils le jugent fanatique.
Vient enfin la thèse la plus dure : l’insurrection a servi. À Paris, au printemps 1793, la nouvelle du soulèvement fournit à la Montagne l’argument du péril national qui manquait encore pour emporter la place. La levée en masse pour la Vendée devient l’instrument par lequel on élimine les Girondins, en juin. Péan reprend le mot de Michelet sur le député Defermon, modéré, à qui l’on reprochait ce grave défaut en révolution : la tolérance.
Cette lecture est solide sur les faits et discutable dans sa causalité. Que la crise vendéenne ait servi la Montagne ne prouve pas qu’elle ait été recherchée pour cela, et la formule de l’article d’origine — une insurrection déclenchée par Robespierre — va nettement au-delà de ce que Péan établit comme de ce que les historiens admettent. Le paysan de Maumusson ne s’est pas soulevé sur ordre de Paris, pas plus qu’il ne s’est soulevé sur ordre de son curé. C’est le cœur du livre, et l’on ne peut pas le retourner à mi-chemin.
La destruction
Ce qui suit est établi et n’a jamais été sérieusement contesté, quel que soit le camp.
Le 1ᵉʳ août puis le 1ᵉʳ octobre 1793, la Convention décrète la destruction de la Vendée ; Bertrand Barère, au nom du Comité de salut public, porte la parole et le texte ne s’embarrasse d’aucune périphrase. À Nantes, le représentant en mission Jean-Baptiste Carrier, débordé par des prisons pleines et une épidémie de typhus, organise l’hiver suivant les noyades de la Loire, où l’on coule des gabares chargées de prisonniers, prêtres, femmes et enfants compris. De janvier à mai 1794, les colonnes du général Turreau, que l’on appellera infernales, traversent le pays insurgé avec pour consigne de brûler, de vider et de tuer.
Les ordres de grandeur, aujourd’hui à peu près stabilisés, tournent autour de deux cent mille morts pour la Vendée militaire, combattants et civils des deux camps confondus, sur une population d’environ huit cent mille âmes. C’est la plus lourde saignée qu’ait connue une région française avant le XXᵉ siècle.
Ici se pose la question du mot, et une recension doit la poser franchement plutôt que de la contourner. Depuis 1986 et le livre de Reynald Secher, une partie de la littérature parle de génocide vendéen ; la majorité des historiens du champ, Jean-Clément Martin en tête, refuse le terme — non pour minorer les faits, mais parce que le critère du génocide est l’intention de détruire un groupe pour ce qu’il est, quand la répression vendéenne frappe une population pour ce qu’elle fait, dans le cadre d’une guerre civile, avec des décrets qui distinguent encore les soumis des insurgés. D’autres qualifications ont été avancées — massacres de masse, populicide, crimes de guerre. Le débat est vif, il est politique autant qu’historique, et l’on ne tranche pas cela dans une note de lecture.
Ce qu’il faut dire en revanche, c’est que Péan ne cherche pas à le trancher non plus. Son propos n’est pas de qualifier juridiquement la répression, mais d’établir que la révolte qui l’a précédée était rationnelle, populaire et politique. C’est une position plus modeste que celle qu’on lui a parfois prêtée, et elle est plus solide.
Hoche, et la trahison des chefs
La dernière partie du livre porte la thèse la plus douloureuse pour la mémoire blanche de l’Ouest, et Péan l’assume.
Le général Hoche, chargé de la pacification à partir de 1794, fait un diagnostic que ses prédécesseurs n’avaient pas su faire : la révolte comporte deux étages qui n’ont pas les mêmes buts. En bas, des paysans qui veulent leurs prêtres, leurs terres et la paix. En haut, des chefs de plus en plus liés aux Bourbons et aux Anglais, pour qui la restauration de la monarchie est l’objectif et la souffrance des campagnes un moyen. Séparez les deux, dit Hoche en substance, rendez aux premiers ce qu’ils demandent, et les seconds resteront seuls.
Il applique la méthode : tolérance religieuse effective, exemption de réquisition, indemnités, discipline de fer imposée à ses propres troupes — ce dernier point comptant autant que les autres. Les traités de La Jaunaye, en février 1795, puis de La Mabilais, en avril, ouvrent la voie ; la reprise des combats sera de moins en moins suivie, et l’État consulaire achèvera l’affaire, le Concordat de 1801 retirant aux insurgés leur dernière raison de l’être.
D’où la conclusion amère que Péan tire : la révolte populaire fut trahie par les chefs chouans inféodés aux Bourbons, qui signaient la paix avec la République pour mieux la combattre ensuite. Les paysans avaient une cause ; on la leur a prise pour en faire une guerre dynastique, et on les a laissés payer.
Faut-il le lire
Oui, à condition de savoir ce qu’on lit.
Ce n’est pas le livre par lequel entrer dans l’histoire de la Vendée — pour cela, les synthèses de Jean-Clément Martin sont plus sûres et plus complètes. Ce n’est pas non plus une contribution qui déplacerait l’état des connaissances : sa thèse est l’acquis de l’historiographie depuis Paul Bois.
C’est autre chose, et qui manque souvent : un livre qui rend la chose sensible. En s’attachant à une commune, à des rôles d’imposition, à un curé qui n’est jamais venu prendre son poste, Péan fait comprendre de l’intérieur comment une population qui avait accueilli la Révolution avec espoir s’est retrouvée trois ans plus tard à lui tirer dessus. Il y a là une leçon qui déborde largement 1793 : les révolutions ne perdent pas leurs campagnes par excès de radicalité, elles les perdent en ne tenant pas ce qu’elles ont promis, puis en prenant la déception pour de la trahison.
Les réserves sont celles qu’on doit à un auteur qui n’est pas du métier : une tendance à prêter aux décisions parisiennes plus d’intention qu’elles n’en avaient, et un usage des sources secondaires qui ne distingue pas toujours ce qui fait consensus de ce qui ne le fait pas. On le lira donc comme ce qu’il est — le travail d’un enquêteur remarquable sur un dossier qui le touchait — et non comme un arbitrage savant.