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Clement Delaunay

Actualité, lectures et humeurs

Srdja Popovic : faire tomber un dictateur sans armes

AuteurSrdja Popovic

ÉditeurPayot

Parution2015

StatutLu

Un manuel qui ne ressemble pas à un manuel

On s’attend à de la gravité de le livre de Popovic ; on trouve un ton de conférencier américain, des blagues, des exemples tirés du Seigneur des anneaux, des chapitres qui pourraient sortir d’un séminaire de marketing associatif. Le titre original annonçait d’ailleurs la couleur en promettant d’expliquer comment renverser des dictateurs à l’aide de riz au lait et de bonshommes Lego.

La première réaction est l’agacement. La seconde devrait être l’attention, car ce ton n’est pas une facilité de plume : c’est la thèse du livre appliquée à lui-même. Popovic soutient que les mouvements échouent parce qu’ils sont solennels, abstraits et ennuyeux, et qu’un homme ordinaire ne risque pas sa place ni sa peau pour une idée qu’il ne comprend pas. Un livre sur la gaieté tactique ne pouvait pas être lugubre.

Ce n’est ni un traité de science politique, ni un récit historique, ni un manuel révolutionnaire au sens où l’entendaient Blanqui ou Debray. C’est une boîte à outils, conçue pour être lue par des gens qui n’ont rien : pas d’armes, pas d’argent, pas de parti, et l’impression tenace que leur situation est unique et sans issue. Popovic passe l’essentiel de son temps à détruire cette impression.

Belgrade, 5 octobre 2000

En octobre 1998, une poignée d’étudiants de Belgrade fonde un mouvement qu’ils appellent Otpor — Résistance. Ils ont une vingtaine d’années, aucune organisation, et pour tout emblème un poing fermé noir sur fond blanc, choisi parce qu’il se taggue en trois secondes et qu’il ne désigne aucun parti. Srdja Popovic est l’un d’eux.

La Serbie de Milosevic sort de dix ans de guerres et d’une opposition qui s’est épuisée en manifestations rituelles. Otpor change de méthode : au lieu de dénoncer le régime, il le ridiculise. Un baril à l’effigie du président dans une rue piétonne, avec une batte posée à côté : les passants frappent, la police arrive, et n’a plus qu’à arrêter le baril, ce qui fera la photo du lendemain. Les militants se font interpeller par centaines, avec pour consigne de sourire et de dire merci. En deux ans, le mouvement compte des dizaines de milliers de sympathisants.

Le 24 septembre 2000, Milosevic perd l’élection présidentielle et refuse de le reconnaître. Le 5 octobre, des centaines de milliers de personnes convergent sur Belgrade ; un conducteur d’engin force l’entrée de la télévision d’État, d’où le nom resté à la journée — la révolution du bulldozer. La police ne tire pas. Le régime tombe en vingt-quatre heures.

La suite est ce qui donne au livre son statut particulier. En 2004, Popovic et Slobodan Djinovic fondent à Belgrade le CANVAS, centre de formation à l’action non violente, qui va former pendant vingt ans des militants venus de dizaines de pays : la Géorgie de 2003, l’Ukraine de 2004, les Maldives, l’Égypte du mouvement du 6-Avril. Le livre est la mise par écrit de ce séminaire. Il ne s’agit donc pas des mémoires d’un ancien combattant : c’est un curriculum, et il a été testé ailleurs qu’à Belgrade — avec des résultats sur lesquels il faudra revenir.

La théorie sous la boîte à outils

Il serait injuste de réduire ce livre à un recueil d’astuces, car il repose sur une théorie du pouvoir très ancienne, que Popovic emprunte à Gene Sharp et que l’article d’origine mentionnait sans la déplier.

Sharp, universitaire américain mort en 2018, avait consacré sa vie à une idée simple, qu’on trouve déjà chez La Boétie : aucun pouvoir ne tient par lui-même. Le tyran ne fabrique ni son électricité, ni ses impôts, ni ses balles ; tout lui vient de gens qui obéissent. Le pouvoir n’est donc pas une substance qu’il détient, c’est un flux que d’autres alimentent, et qui s’interrompt dès qu’ils cessent.

D’où l’image des piliers de soutien, qui organise toute la stratégie : l’armée, la police, l’administration, les médias, les milieux d’affaires, les Églises, l’éducation, les soutiens extérieurs. Un régime est une charpente posée sur ces colonnes. On ne renverse pas un dictateur en l’attaquant lui : on déplace les piliers, un par un, jusqu’à ce que l’ensemble ne tienne plus. La journée du 5 octobre n’a rien gagné ; elle a constaté que les colonnes avaient déjà bougé, ce que prouve le seul fait qui compte ce jour-là — la police n’a pas tiré.

L’argument contre la violence découle de là, et ce n’est pas un argument moral. Prendre les armes, c’est affronter le régime sur le terrain où il a investi l’essentiel de ses ressources et où il est imbattable. C’est surtout lui rendre le service dont il a le plus besoin : ressouder ses piliers. Un policier hésite à tirer sur une foule désarmée où se trouvent des voisins et des mères de famille ; il n’hésite plus du tout si on lui tire dessus. La non-violence, dans ce système, n’est pas une vertu : c’est le choix du terrain où l’adversaire est le plus faible.

Il faut y ajouter une notion que Popovic utilise partout sans toujours la nommer, et qui est la plus féconde du livre : l’action de dilemme. Une bonne action non violente place le pouvoir devant deux réponses également mauvaises. S’il laisse faire, il montre qu’il ne contrôle plus la rue. S’il réprime, il se ridiculise en arrêtant un baril, une brouette ou une balle de ping-pong. C’est le principe de toutes les opérations dont le livre est rempli, et cela explique pourquoi elles sont drôles : la drôlerie est ce qui rend la répression absurde.

Viser petit pour gagner

La règle la plus contre-intuitive du livre est aussi celle qu’on retient : voir grand, commencer petit. Popovic la formule en trois critères, et ce sont les trois à la fois qui comptent — une bataille assez grande pour être entendue, assez petite pour être gagnée, assez populaire pour être partagée.

Les exemples qu’il collectionne ont l’air dérisoires et ne le sont pas. Le prix du fromage blanc en Israël, en 2011, a déclenché le plus grand mouvement social de l’histoire du pays. Le sel en Inde, en 1930, a fourni à Gandhi l’objet le plus humble et le plus universel qu’on pût trouver. Les déjections canines dans les squares de New York ont servi à fabriquer une capacité d’organisation. Ce qui est en jeu n’est jamais le fromage : c’est la découverte, par des gens qui n’y croyaient pas, qu’ils peuvent obtenir quelque chose. Une victoire, même minuscule, change la disposition d’une population mieux que dix ans de discours sur la liberté.

De là le conseil sur la ligne de partage, qui est de l’arithmétique politique pure. Toute lutte divise une société en deux camps, et le stratège a une certaine latitude pour choisir où passe la frontière. Il faut la tracer à l’endroit qui laisse le maximum de monde de son côté — non pas nous contre eux, mais nous presque tous contre une poignée. C’est la logique du slogan des 99 %, et c’est aussi ce qui condamne les mouvements qui cherchent d’abord la pureté : à Belgrade, Otpor a dû faire travailler ensemble dix-neuf partis d’opposition qui se détestaient, et Popovic tient cet exercice ingrat pour son véritable exploit.

Reste la question de demain, sur laquelle il est impitoyable. La liberté est une abstraction, et les militants éduqués qui citent les grands hommes oublient que leur électeur est un commerçant fatigué dont les préoccupations sont terre à terre. Une vision ne se mesure pas à sa noblesse, mais à ce qu’elle permet d’imaginer concrètement le lundi suivant. Ceux qui ne savent dire que ce qu’ils veulent abattre n’obtiennent jamais que la chute. On lira sur cette question l’article d’Hannah Arendt.

Le rire

Popovic a forgé un mot pour cela, laughtivism, et c’est la partie du livre qui a fait sa réputation. Elle mérite mieux qu’une collection d’anecdotes, parce qu’il y a derrière un mécanisme précis.

La première ressource d’un régime autoritaire est la peur, et la peur a besoin de sérieux. Un pouvoir dont on rit a déjà perdu une partie de ce qui le tenait debout, non parce que le ridicule tue — il ne tue personne — mais parce qu’il abaisse le coût psychologique de la désobéissance. Rejoindre une manifestation demande du courage ; rejoindre une plaisanterie n’en demande presque pas, et l’on se retrouve engagé sans avoir eu à franchir le seuil.

Les cas que le livre rassemble valent d’être rapportés pour eux-mêmes.

  • À Świdnik, en Pologne, sous l’état de siège des années 1980, les habitants sortirent promener leur téléviseur dans une brouette à l’heure du journal officiel. La promenade était joyeuse, légale, et disait tout. Le régime finit par décréter un couvre-feu pendant le journal, ce qui revenait à admettre publiquement que personne ne le regardait.
  • À Damas, en 2011, des opposants lâchèrent dans les rues en pente des milliers de balles de ping-pong portant le mot liberté, laissant à la police le soin de les ramasser une par une. Les mêmes dissimulèrent des haut-parleurs diffusant des messages hostiles dans des tas d’ordures et de fumier, obligeant les agents à y plonger les mains.
  • À Subotica, une brute locale terrorisait le quartier. Plutôt que de l’affronter, on placarda sa photographie avec la mention « cet homme est une brute » dans le salon de coiffure où allait sa femme et devant l’école de ses enfants. L’isolement social fit le travail que la confrontation n’aurait pas fait.

Le principe commun est toujours le même : on ne s’attaque pas à la force du pouvoir, on l’oblige à se montrer sous son jour le plus bête. Dans le même ordre d’idées, Popovic raconte comment des militants maldiviens ont obtenu qu’un guide touristique mentionne la nature du régime — une ligne dans un Lonely Planet valant, pour un pays qui vit du tourisme, une pression sur le pilier économique que nulle manifestation n’aurait exercée.

Les chiffres

L’argument le plus fort du livre n’est pas de Popovic. Il vient d’une étude devenue célèbre, publiée en 2011 par Erica Chenoweth et Maria Stephan sous le titre Why Civil Resistance Works, et il faut en donner les termes exacts.

Les deux chercheuses ont constitué une base de trois cent vingt-trois campagnes de contestation de masse ayant visé un changement de régime ou une indépendance, non pas de 1900 à 2006 — un siècle entier. Les conclusions sont les suivantes.

RésultatCampagnes non violentesCampagnes armées
Taux de succès53 %26 %
Participation moyenneenviron quatre fois supérieure
Démocratie encore en place cinq ans aprèsprès de la moitié des casmoins d’un sur vingt

Deux mécanismes expliquent l’écart, et ils sont plus intéressants que le chiffre. Le premier est le coût d’entrée : pour prendre les armes, il faut être jeune, valide, disponible et prêt à tuer, ce qui exclut la quasi-totalité d’une population ; une grève ou un boycott acceptent les vieillards, les enfants et les timides. Le second est la défection : plus une mobilisation est nombreuse et pacifique, plus les policiers et les fonctionnaires y comptent des proches, et plus il leur devient coûteux d’obéir. Ce sont exactement les piliers de Sharp, mesurés.

S’y ajoute le résultat le plus cité de tous, absent de votre version et qui aurait pourtant mérité la vedette : dans ce corpus, aucune campagne ayant mobilisé activement 3,5 % de la population n’a échoué — et toutes celles qui ont atteint ce seuil étaient non violentes (la règle des 3,5 %). Pour la France, cela représenterait environ deux millions et demi de personnes engagées, non pas dans un défilé d’un après-midi, mais dans une action soutenue. Le chiffre est à manier avec prudence — c’est une régularité observée sur un corpus, non une loi de la nature, et Chenoweth elle-même met en garde contre son usage magique. Il donne néanmoins un ordre de grandeur à une intuition vague.

Ce qu’on lit autrement aujourd’hui

Chenoweth, poursuivant la collecte après 2006, a établi que l’efficacité des campagnes de résistance civile recule nettement depuis 2010, au point que le taux de succès de la dernière décennie n’a plus grand-chose à voir avec les 53 % du siècle précédent. Elle avance trois explications, et toutes trois reviennent à constater que l’adversaire a lu les mêmes livres. Les régimes autoritaires ont appris de l’histoire récente ; ils coopèrent désormais entre eux, s’échangeant techniques de surveillance et conseils de gestion de foule ; et ils forment spécifiquement leurs forces de sécurité à prévenir les défections, c’est-à-dire à consolider le pilier que toute la stratégie de Sharp visait à faire céder.

Il faut y ajouter ce que ni Sharp ni Popovic n’avaient anticipé : un répertoire de répression entièrement nouveau, où l’on ne tire plus sur la foule mais où l’on identifie chacun de ses membres par reconnaissance faciale, où l’on coupe les réseaux, où l’on noie l’information dans le bruit plutôt que de la censurer. La foule rassemblée sur une place était la force du dispositif ; elle est devenue un fichier.

Le livre lui-même, publié en 2015, portait déjà cette ombre sans la voir. Il consacre des pages enthousiastes à la Syrie, dont les opposants avaient reçu la formation du CANVAS et dont on sait ce qu’il est advenu. Il salue le mouvement égyptien du 6-Avril, formé à Belgrade, artisan de la place Tahrir — et l’Égypte a récupéré un régime militaire plus dur que celui qu’elle avait renversé. Popovic n’ignorait pas ces dénouements ; il en traite brièvement, en soutenant que la partie la plus difficile commence après la chute et que les mouvements négligent l’après. L’argument est juste. Il est aussi un peu court pour ce qu’il doit expliquer.

Ce n’est pas une raison de jeter le livre, c’est une raison de le lire avec sa date. Ce qu’il décrit reste vrai quant au mécanisme : le pouvoir repose sur l’obéissance, la violence sert le tyran, la victoire se joue sur les défections. Ce qui a vieilli, c’est l’optimisme du calendrier.

Les zones d’ombre de Popovic, et le jugement

Une recension honnête doit mentionner ce que le livre ne mentionne pas, parce que le lecteur le trouvera ailleurs et se demandera pourquoi il ne l’a pas lu ici.

Otpor a bénéficié, à la fin des années 1990, de financements d’organisations américaines de promotion de la démocratie, publiques et privées — le fait est documenté et Popovic ne l’a jamais nié. Plus embarrassant : en 2011, la publication d’archives de la firme de renseignement privée Stratfor par WikiLeaks a révélé une correspondance suivie entre Popovic et ses analystes, que des journalistes ont décrite en 2013 comme un échange d’informations sur des mouvements d’opposition étrangers (Wikileaks Docs Expose…). La défense du CANVAS tient en une ligne qu’il répète : une révolution ne s’exporte ni ne s’importe, l’organisation forme des gens qui viennent à elle et ne déclenche rien.

Il faut peser cela sans naïveté dans un sens ni dans l’autre. Que des militants serbes aient été aidés par l’Occident contre Milosevic n’invalide pas leur désir de se débarrasser de Milosevic, et la thèse selon laquelle un peuple ne se soulève jamais que télécommandé est le premier argument de tous les régimes contestés. Mais un livre qui enseigne à renverser des gouvernements et passe sous silence d’où vient l’argent qui finance l’enseignement se prive du droit d’être cru sur parole. Le silence coûte plus cher que l’aveu n’aurait coûté.

Cela dit, faut-il le lire ? Oui.

Les mérites sont réels et rares. Le livre établit que la non-violence n’est pas une piété mais un calcul, ce qui la rend discutable et donc sérieuse. Il fournit une théorie du pouvoir utilisable par n’importe qui, à n’importe quelle échelle — un syndicat, une association de quartier, une administration. Il rappelle qu’un mouvement se juge à ce qu’il construit et non à la vigueur de son indignation, leçon que l’époque n’a pas retenue. Et il donne, sur la tentation de la violence dans un cortège pacifique, la seule réponse qui marche — les organisateurs d’Occupy photographiant et publiant eux-mêmes les casseurs infiltrés, non par vertu mais parce qu’un mouvement qui ne se démarque pas se voit attribuer ce qu’il n’a pas fait.

Les défauts sont ceux d’un formateur : une confiance dans la méthode qui frise parfois la recette, et des cas présentés comme réussis dont on sait désormais qu’ils ne l’étaient pas. On le lira donc avec l’ouvrage de Chenoweth et Stephan pour les données, et avec De la dictature à la démocratie de Gene Sharp, quatre-vingts pages, pour la théorie à l’état pur.