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Clement Delaunay

Actualité, lectures et humeurs

Simone Weil : supprimer les partis politiques

AuteurSimone Weil

ÉditeurClimats

Parution2017

StatutLu

Une proposition qu’on n’ose plus faire

Le titre paraît aujourd’hui presque inconvenant. Supprimer les partis, tous les partis, sans exception — non les interdire au nom d’une doctrine, mais les abolir comme on abolit une institution qui a cessé de servir à ce pour quoi on l’avait faite. On cherche aussitôt la mauvaise intention de Weil, le régime autoritaire sous le raisonnement.

Il n’y en a pas. Le texte a été écrit à Londres, probablement en 1943, par une femme de trente-quatre ans travaillant pour la France libre, qui avait consacré sa vie à la liberté des opprimés et qui allait mourir avant la fin de l’année. Il tient en une quarantaine de pages, très serrées, d’une langue qui n’a pas une once de graisse. Et il est, de tout ce qui s’écrit sur la démocratie, l’une des rares choses qu’on ne puisse pas lire distraitement.

Ce qui le rend redoutable n’est pas la conclusion, qui est impraticable et que Weil savait telle. C’est la méthode : elle ne demande pas si les partis sont mauvais, elle demande ce qu’ils sont, et tire ensuite ce qui suit. La démonstration occupe une dizaine de pages et ne laisse pas beaucoup de place où se réfugier.

Qui écrit, et d’où

On ne lit pas ce texte de la même façon selon qu’on sait ou non qui le signe, et il vaut la peine de le rappeler, parce qu’il interdit de ranger l’auteur parmi les théoriciens en chambre.

Simone Weil, née en 1909, normalienne, agrégée de philosophie à vingt-deux ans, professeur de lycée, milite au côté des syndicalistes révolutionnaires et des chômeurs. En 1934, elle prend un congé et se fait embaucher comme ouvrière sur presse, chez Alsthom puis chez Renault, pour savoir ce qu’elle défendait ; elle en sort épuisée et transformée, avec la conviction que le malheur ouvrier n’est pas d’abord une affaire de salaire mais d’humiliation. En 1936, elle part en Espagne à la colonne Durruti, s’ébouillante le pied dans une marmite et revient. À partir de 1938, elle fait une série d’expériences mystiques qui la conduisent au seuil du catholicisme, où elle s’arrête délibérément, refusant le baptême pour ne pas quitter ceux du dehors.

En 1942, après New York, elle gagne Londres et travaille au Commissariat à l’Intérieur de la France libre, rédigeant des notes sur ce que devra être la France d’après. Elle réclame en vain d’être parachutée ; on lui donne des dossiers. C’est de cette commande que sortent ses grands textes politiques, dont L’Enracinement et cette note. Elle refuse de se nourrir au-delà de la ration des Français occupés, tombe malade et meurt le 24 août 1943 dans un sanatorium d’Ashford, dans le Kent. Le coroner conclut au suicide par inanition.

Le texte paraît en février 1950 dans le numéro 26 de La Table Ronde. La réaction la plus notable vient d’où l’on ne l’attendait pas : André Breton publie en avril une réponse enthousiaste, réclamant qu’on diffuse ce texte partout. L’édition de Climats, rééditée en 2017, donne les deux, plus une note d’Alain, dont Weil avait été l’élève en khagne (notice de l’ouvrage). Ce dossier vaut mieux que le texte seul : il montre une proposition réputée extravagante emportant l’adhésion d’un surréaliste et d’un radical.

Un point de vocabulaire, enfin, pour éviter la confusion la plus fréquente : celle-ci n’est pas Simone Veil, la ministre. Les deux femmes n’ont aucun lien.

Un moment perdu

Weil commence par une remarque d’histoire dont elle tire tout le reste : les partis ne sont pas conséquence de la démocratie, ils lui sont postérieurs, et ils lui viennent de deux sources étrangères l’une à l’autre.

La première est française et sanglante : les clubs de la Révolution, les Jacobins, la Terreur. Une machine inventée pour la guerre civile et qui a gardé la forme de son origine. La seconde est anglaise et parlementaire : le système des partis alternant au pouvoir, importé comme un modèle de modération. Weil observe que l’Angleterre a pu le supporter parce qu’elle le traitait comme un jeu, avec des règles tacites et une dose d’indifférence, et que les nations qui l’ont copié en y croyant l’ont rendu mortel.

Entre les deux, elle place un instant qu’elle tient pour la seule démocratie réelle que la France ait connue. Au printemps 1789, les assemblées paroissiales rédigent leurs cahiers de doléances, et les députés montent à Versailles porteurs d’une pensée qui n’est pas la leur : ils sont, dit-elle, de simples organes d’expression pour la pensée publique. Puis elle ajoute cette phrase, qui a la sécheresse d’un constat de décès : pareille chose ne se reproduisit jamais plus.

On peut contester le tableau — les cahiers furent en partie rédigés par des notables et circulèrent des modèles imprimés, les historiens l’ont établi depuis. L’important n’est pas l’exactitude du souvenir, c’est la fonction qu’il remplit dans l’argument. Weil a besoin d’un point de comparaison réel, même fugitif, pour montrer que ce qu’elle décrit n’est pas une utopie : cela a eu lieu, quelques semaines, et cela s’est perdu.

Trois caractères, et rien de plus

Le cœur du texte tient en trois propositions, qu’elle pose comme un naturaliste décrit une espèce. Aucune n’est une accusation morale. Chacune est censée valoir pour tout parti, de n’importe quel bord, y compris le plus estimable.

Un parti est une machine à fabriquer de la passion collective. Non une association d’hommes qui pensent la même chose, mais un dispositif dont la fonction est de produire de l’émotion partagée, parce que c’est l’émotion qui recrute, qui tient et qui mobilise. La passion collective n’est pas un débordement : c’est le produit, et la machine est faite pour en fabriquer.

Un parti est une organisation conçue pour exercer une pression collective sur la pensée de chacun de ses membres. Weil est précise sur le mot : conçue. La pression n’est pas un effet secondaire d’une vie de groupe, elle est l’objet même de l’organisation. Un parti qui laisserait ses membres penser librement cesserait de fonctionner comme parti.

La fin unique d’un parti est sa propre croissance, sans limite. C’est la proposition la plus dure et la plus vérifiable. Elle met au défi d’imaginer un responsable politique estimant que son parti a assez d’adhérents, assez d’électeurs, assez d’argent. L’expérience est concluante : la phrase est littéralement impensable.

S’ajoute une observation dont on mesure mal la portée et que l’article d’origine relevait justement : l’inconsistance doctrinale est la règle, y compris dans les partis les plus rigoureusement organisés. Non parce que les militants seraient paresseux, mais parce qu’une doctrine précise aurait des contours, et que des contours limiteraient le recrutement. Le vague n’est pas une faiblesse du parti : c’est sa condition de croissance. Weil en tire une formule qui résume l’affaire — ce qui n’existe pas est sans limite.

Pourquoi cela compte : l’héritage de Rousseau

L’argument ne prend toute sa force qu’à condition de voir d’où il vient, et Weil l’indique elle-même : du Contrat social.

Rousseau soutenait que la volonté générale se dégage à une condition précise — que chaque citoyen, dans le silence, se demande ce qui est bon pour tous, et que nul groupe ne s’interpose entre lui et cette question. Les erreurs individuelles, tirant en tous sens, se compensent ; ce qui reste est la justice. Mais si des associations partielles se forment, alors ce ne sont plus des hommes qui délibèrent, ce sont des groupes, et le résultat n’est plus la volonté générale : c’est la volonté du plus gros groupe, qui est une volonté particulière ayant réussi.

Toute la Note découle de là. Si la vérité politique n’apparaît qu’à une pensée solitaire cherchant le bien commun, alors une institution dont la fonction déclarée est de fabriquer de la pensée collective n’est pas un moyen imparfait d’atteindre ce bien : c’est l’obstacle même.

Weil pose alors le critère qui, à lui seul, emporte souvent la conviction. Qu’un homme public déclare : dorénavant, chaque fois que j’examinerai une question, j’oublierai que j’appartiens à tel groupe et je chercherai uniquement le bien public et la justice. Cette phrase, écrit-elle, serait très mal reçue ; les siens y verraient une trahison. Alors qu’on trouve parfaitement naturel, raisonnable et honorable qu’il dise : comme conservateur, je pense que ; comme socialiste, j’estime que. Il n’y a rien à ajouter à cette expérience de pensée. Elle suffit.

Et le dégât, pour Weil, n’est pas d’abord institutionnel : il est intérieur. Adhérer à un parti, c’est s’engager à soutenir des positions qu’on ne connaît pas encore et dont certaines, une fois connues, paraîtront fausses. C’est donc consentir par avance à dire ce qu’on ne pense pas. « Un homme qui n’a pas pris la résolution de fidélité exclusive à la lumière intérieure installe le mensonge au centre même de l’âme. »

La formule paraîtra excessive à qui n’a pas lu le reste de l’œuvre. Elle ne l’est pas dans son système. Chez Weil, la faculté de porter une attention pure à ce qui est, sans que le désir ou l’appartenance viennent déformer l’objet, n’est pas une vertu parmi d’autres : c’est la seule opération par laquelle un être humain touche la vérité, et elle la tient pour de nature religieuse. Ce que le parti attaque, dans cette perspective, n’est pas une opinion. C’est l’organe.

« Totalitaire en germe et en aspiration »

Vient la phrase qu’on cite toujours, et qu’il faut peser, parce qu’elle est à la fois la plus forte et la plus attaquable du texte : tout parti politique est totalitaire en germe et en aspiration.

La démonstration est serrée. Un parti existe pour servir une certaine conception du bien public ; pour la servir, il lui faut du pouvoir ; or aucune quantité de pouvoir ne sera jamais tenue pour suffisante, surtout une fois obtenue, puisque le réel résiste toujours et qu’on attribuera cette résistance au pouvoir qui manque plutôt qu’à la pensée qui fait défaut. Weil va jusqu’au bout : maître absolu du pays, un parti se heurterait encore aux nécessités internationales, et trouverait là de nouvelles raisons de se dire entravé. La croissance n’a pas de terme parce qu’il n’existe aucun point où l’on puisse dire : c’est assez.

Si les partis des démocraties ne sont pourtant pas totalitaires, ce n’est donc pas, dans cette analyse, par vertu. C’est par empêchement. Leur volonté de puissance est arrêtée par la volonté de puissance des autres, et la modération qu’on leur prête n’est qu’un équilibre de forces. Le diagnostic est sans illusion : ce qui nous protège n’est pas la bonté du système, c’est sa division.

Il faut dire les limites de cette thèse, faute de quoi on la répète au lieu de la lire. Un raisonnement qui déduit une nature à partir d’une tendance prouve beaucoup et donc peu : à ce compte, toute institution durable — une Église, une armée, une entreprise, une université — est totalitaire en germe, puisque aucune ne se fixe de taille optimale. Le mot germe fait tout le travail, et il permet de qualifier de totalitaire ce qui n’en présente aucun caractère effectif. Il faut aussi rappeler la date : écrivant en 1943, Weil avait sous les yeux le parti nazi et le parti bolchevique, c’est-à-dire les deux cas où le germe avait effectivement levé. On comprend qu’elle ait généralisé. On n’est pas obligé de la suivre.

Ce qui reste, après cette réserve, n’est pas mince. Il reste que la logique de croissance illimitée est réellement inscrite dans la forme parti, que l’appartenance a un coût intellectuel réel que nul ne comptabilise, et que les contre-pouvoirs font ici le travail qu’on attribue à la vertu des acteurs. C’est déjà beaucoup pour quarante pages.

Ce que Weil ne traite pas

Elle consacre au remède une page là où elle en a consacré trente au diagnostic, et c’est la faiblesse du texte. Supprimer les partis, dit-elle, n’empêche nullement le débat : les hommes publics continueraient de s’assembler par affinités changeantes, d’accord sur un point avec celui-ci, en désaccord sur le suivant, et la vie politique y gagnerait une fluidité qu’elle n’a plus. C’est séduisant. C’est très insuffisant.

Trois objections restent sans réponse, et il faut les poser.

Comment agit-on à plusieurs ? Le parti n’est pas seulement une machine à penser en commun, c’est aussi une machine à durer : à sélectionner du personnel, à former, à financer une campagne, à porter un projet au-delà de la vie d’un homme. Sans lui, ces fonctions ne disparaîtraient pas ; elles passeraient ailleurs — à l’argent, aux réseaux, aux médias, à l’administration. Weil ne dit rien de ce transfert, et l’on peut douter qu’il soit favorable au faible.

Que fait-on d’une assemblée de mille voix singulières ? Il faut bien, à la fin, décider. Un parlement sans groupes organisés produirait soit des majorités de circonstance indéchiffrables, soit des coalitions officieuses — c’est-à-dire des partis sans le nom, donc sans les statuts, donc sans les comptes. L’expérience de la IIIᵉ République et de ses groupes flottants n’est pas un encouragement.

Devant qui l’élu répond-il ? L’étiquette est un engagement qu’on peut lui opposer. Un élu sans parti est un élu qui ne doit de comptes à personne, et l’histoire montre qu’un espace vidé de partis ne se remplit pas de consciences libres : il se remplit d’un homme. C’est l’angle mort le plus grave, et il est ironique, chez un auteur qui redoutait avant tout la puissance : la suppression des partis est historiquement le programme des régimes qui ont concentré le pouvoir sur une personne.

On objectera, à juste titre, que Weil n’a pas rédigé un projet de constitution et ne prétendait pas le faire. Son texte est une note, au sens administratif où elle l’employait à Londres : un diagnostic remis à qui décidera. Il faut le lire comme tel — non comme une réforme à mettre en œuvre, mais comme la description exacte d’un coût que la démocratie des partis nous fait payer et que nous avons cessé de voir.

Pourquoi on la relit

Il faut dire quelque chose de l’usage qu’on fait aujourd’hui de ce texte, parce qu’il est devenu équivoque.

La réédition de 2017 n’est pas tombée au hasard. Elle arrive dans une année où la défiance envers les appareils atteignait un sommet, et où une partie du personnel politique a fait carrière en récitant, sans toujours la connaître, la thèse de Weil : les partis sont des machines à empêcher de penser, je ne suis ni de droite ni de gauche, je ne dois rien à personne. On a vu ce que ce discours produisait. Il n’a pas supprimé un seul parti ; il en a fondé de nouveaux, plus personnels et moins contrôlés, et la fluidité promise a surtout profité à ceux qui détenaient déjà les moyens de se passer d’appareil.

Weil n’est pas responsable de cet usage, et il serait injuste de le lui imputer. Elle demandait qu’on s’astreigne à chercher le vrai, pas qu’on s’affranchisse des étiquettes pour mieux circuler. La différence entre les deux est celle qui sépare une ascèse d’une posture, et on la repère à ce qu’elle coûte.

Ce qui rend ce petit livre irremplaçable tient, au fond, à un déplacement. Nous discutons volontiers de ce que les partis font à la démocratie — les scandales, les appareils, la professionnalisation. Weil pose une autre question, plus embarrassante : qu’est-ce que l’appartenance fait à la pensée de celui qui appartient ? Combien de fois ai-je soutenu une position parce qu’elle était celle des miens, et combien de fois ai-je cru la soutenir parce qu’elle était vraie ? Cette question-là ne vise pas le système. Elle vise le lecteur, et l’on ne s’en débarrasse pas en refermant le volume.

Quarante pages, une heure de lecture, aucune connaissance préalable requise. On la lira avec la réponse de Breton et la note d’Alain que donne l’édition de Climats, et, pour qui veut continuer, avec L’Enracinement, écrit dans les mêmes mois et qui donne à la critique son versant positif.