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Clement Delaunay

Actualité, lectures et humeurs

Simone Weil, première partie : la vérification (1909-1938)

Le principe

Trente-quatre ans, et pas un seul livre publié de son vivant qui ait compté. Tout ce qu’on lit d’elle aujourd’hui — les cahiers, les lettres, les articles, les notes de Londres — a paru après sa mort, édité par d’autres. Simone Weil est l’une des rares figures majeures du siècle dont l’œuvre est entièrement posthume.

Ce qui donne à cette vie brève son unité tient en une règle, qu’elle n’a jamais formulée comme telle mais qui commande chacune de ses décisions : ne rien affirmer qu’on n’ait vérifié sur soi. Elle enseigne la condition ouvrière : elle se fait embaucher sur presse. Elle défend la République espagnole : elle part au front. Elle veut savoir ce qu’est la faim du peuple occupé : elle cesse de manger davantage, et elle en meurt.

On peut trouver cela admirable ou pathologique, et les deux lectures ont leurs partisans. Ce qu’on ne peut pas faire, c’est la lire comme on lit un philosophe ordinaire. Chez elle, une idée n’est pas une position qu’on défend : c’est une dette qu’on paie.

La période qui va de sa naissance à l’année 1938 forme un cycle complet — celui de l’engagement politique, de son épreuve et de sa défaite. Ce qui suit, la mystique et Londres, est une autre histoire.

Une famille, un frère, un maître

Née à Paris le 3 février 1909 dans une famille bourgeoise juive et agnostique — on n’y pratiquait rien, on n’y parlait pas de religion, et Simone découvrira tard ce que judaïsme veut dire. Le père, Bernard Weil, est médecin ; il aime la République, la littérature française, Pascal et le cardinal de Retz. La mère, Selma, veille sur une santé qui inquiète : l’enfant est fragile, souvent malade, et des migraines effroyables la poursuivront toute sa vie, jusqu’à l’empêcher de travailler des jours entiers.

Il y a surtout André, le frère aîné de trois ans, et il faut s’y arrêter. André Weil sera l’un des plus grands mathématiciens du XXᵉ siècle, fondateur du groupe Bourbaki, auteur des conjectures qui porteront son nom. Enfant prodige au sens strict, il lisait le sanskrit à seize ans et résolvait à quatorze des problèmes que ses maîtres peinaient à poser.

Une correction s’impose ici, car l’erreur circule partout : André Weil n’a jamais reçu la médaille Fields. Il était trop âgé quand cette distinction, réservée aux mathématiciens de moins de quarante ans, a commencé à être décernée après la guerre. Il a reçu le prix Wolf en 1979 et le prix de Kyoto en 1994.

Ce frère écrase. Simone le dira elle-même avec une brutalité qui éclaire tout : à quatorze ans, comparant ses propres moyens à ceux d’André, elle a désespéré au point de songer à mourir, avant de se dire que le génie ne comptait pas et que la vérité était accessible à quiconque la désirait avec une attention suffisante. Toute sa théorie de l’attention — qui sera le cœur de sa philosophie — naît de cette humiliation d’enfance et de la réponse qu’elle y a trouvée.

En khagne, au lycée Henri-IV, elle rencontre le maître qui compte : Émile Chartier, dit Alain. Il lui enseigne la méfiance envers les pouvoirs, le refus des systèmes, l’exigence de penser par soi-même. Il lui lègue surtout un exemple pratique qui la marquera plus que toute doctrine : antimilitariste déclaré, il s’était engagé volontairement en 1914, à quarante-six ans, comme simple soldat, parce qu’il jugeait indigne de condamner la guerre sans en avoir partagé le sort. On tient là le modèle de tout ce qu’elle fera.

La Vierge rouge

Elle entre à l’École normale supérieure en 1928 et passe l’agrégation de philosophie en 1931. Elle a vingt-deux ans.

Le portrait le plus connu de ces années est celui que Simone de Beauvoir, sa condisciple, donnera dans ses mémoires, et il vaut d’être lu attentivement, car il dit autant de celle qui regarde que de celle qui est regardée. Beauvoir la trouve intrigante, à cause de sa réputation d’intelligence et de son accoutrement bizarre ; elle la voit déambuler dans la cour escortée d’anciens élèves d’Alain, un numéro des Libres Propos dans une poche de sa vareuse et L’Humanité dans l’autre. Puis vient la phrase qui a fait le tour du monde : une grande famine venait de dévaster la Chine, on avait raconté à Beauvoir qu’en apprenant la nouvelle Simone Weil avait sangloté, et ces larmes, écrit-elle, forcèrent son respect plus encore que ses dons philosophiques.

Il faut voir ce que Beauvoir dit vraiment. Elle ne décrit pas une sensiblerie : elle constate, chez une camarade de vingt ans, une capacité à être atteinte par le malheur de gens qu’elle ne verra jamais — c’est-à-dire à traiter comme réel ce que tout le monde traite comme une information. C’est encore l’attention, sous une autre forme, et c’est déjà le principe de toute sa politique : le malheur d’autrui compte autant que le mien, ou le mot justice ne veut rien dire.

Les surnoms qu’on lui donne alors disent l’effet qu’elle produit : la Vierge rouge chez les uns, l’impératif catégorique en jupons chez Alain lui-même. On ne sait pas trop qu’en faire, et on la respecte.

Elle est nommée professeur de philosophie au Puy-en-Velay en 1931, et le scandale éclate presque aussitôt. Elle rejoint les chômeurs de la ville dans leurs démarches auprès de la municipalité, les accompagne, signe des pétitions, donne une partie de son traitement à la caisse de grève. La presse locale s’indigne, l’académie la convoque, on la mutera plusieurs fois — Auxerre, Roanne, Bourges, Saint-Quentin. Elle adhère en octobre 1931 au Syndicat national des instituteurs. Toute sa carrière enseignante sera ainsi : brève, brillante avec ses élèves, et impossible pour l’administration.

Berlin, 1932

Elle part en Allemagne pendant l’été 1932, à vingt-trois ans, dans le pays de Rosa Luxemburg qu’elle admire. Elle y reste plusieurs semaines, loge chez des ouvriers, fréquente les militants des deux camps ouvriers.

Ce qu’elle en rapporte tient en quelques articles publiés dans la presse syndicaliste, et c’est l’un des textes les plus lucides écrits en France sur ce moment. Elle voit une classe ouvrière nombreuse, organisée, instruite, la plus puissante d’Europe — et incapable d’agir, parce que ses deux partis se combattent plus qu’ils ne combattent l’adversaire. Elle voit surtout le Parti communiste allemand appliquer la ligne de Moscou, qui désigne alors les sociaux-démocrates comme l’ennemi principal, et elle comprend que cette stratégie ouvre la voie à Hitler. Six mois avant la prise du pouvoir, elle écrit qu’elle est de moins en moins communiste à mesure qu’elle voit combien ils sont au-dessous de ce que demanderait une période aussi critique.

Les articles provoquent des réactions hostiles, et sa réponse tient en une phrase qui pourrait servir de devise : il est inutile et déshonorant de fermer les yeux.

La suite est de la même veine. Quand l’Union soviétique refuse ses frontières aux opposants allemands qui fuient, elle le dit. Et en décembre 1933, sa famille héberge quelques jours Léon Trotsky, en transit clandestin ; la jeune femme de vingt-quatre ans l’entraîne dans une discussion où elle soutient que la Russie n’est pas un État ouvrier mais une bureaucratie d’un genre nouveau, oppressive à sa manière propre. Trotsky s’emporte, élève la voix au point qu’on l’entend de la pièce voisine, et lui lance qu’elle devrait entrer à l’Armée du Salut. Elle ne cédera pas. L’histoire lui donnera raison bien avant qu’on ne l’admette.

On doit à cette même lucidité un texte plus tardif, Quelques réflexions sur les origines de l’hitlérisme, écrit en 1939-1940 et resté inédit de son vivant. Elle y compare le régime nazi non pas à une aberration germanique, mais à la Rome antique — même mépris méthodique de la vie humaine, même usage du spectacle, même système d’extorsion des provinces, même destruction des cultures conquises. Le passage qui frappe est celui où elle demande ce que la Gaule a produit pendant les siècles de domination romaine, rappelle que les druides étudiaient vingt ans et que certains Grecs faisaient venir de chez eux une part de la philosophie, puis conclut d’un trait glacial : si l’Allemagne, grâce à Hitler et à ses successeurs, asservissait l’Europe et y abolissait les trésors du passé, l’histoire dirait certainement qu’elle a civilisé l’Europe.

Ce n’est pas une provocation. C’est une thèse sur l’histoire : les vainqueurs écrivent le récit, et ce que nous appelons civilisation est souvent le nom donné après coup à une destruction réussie.

Les deux questions que Marx n’a pas posées

En 1934, épuisée et dégoûtée du militantisme, elle prend un congé et écrit d’une traite ce qu’elle appellera son grand œuvre : Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale. Elle a vingt-cinq ans. Le texte ne paraîtra qu’après sa mort.

L’épigraphe donne le ton, et elle est de Spinoza : en ce qui concerne les choses humaines, ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas s’indigner, mais comprendre. Chez quelqu’un qui pleurait sur la famine chinoise, le programme n’est pas un reniement : c’est une discipline imposée à une sensibilité qu’elle juge insuffisante par elle-même.

Ce qu’elle y fait est plus grave qu’une révision : elle démonte le marxisme de l’intérieur, en marxiste, et elle lui pose deux questions auxquelles il ne répond pas.

Première question : comment un opprimé devient-il dominant ? Marx décrit magistralement l’oppression — l’ouvrier réduit à un rouage par la machine et par l’État. Il annonce ensuite que cette classe prendra le pouvoir. Mais commander suppose des compétences — conduire une guerre, administrer, surveiller, coordonner — qui sont précisément des métiers spécialisés, et qui font donc l’objet de corps permanents distincts de la population. Or c’est la spécialisation elle-même qui produit l’oppression. Si l’on garde les corps spécialisés, on garde l’oppression ; si on les supprime, personne ne sait plus faire fonctionner l’appareil. Weil pose le problème en 1934 : l’Union soviétique en est la démonstration vivante, et Marx n’avait pas de réponse.

Deuxième question : que fait-on de la guerre ? Le marxisme raisonne sur la lutte des classes à l’intérieur d’une société, et traite l’affrontement entre nations comme un épiphénomène destiné à disparaître. Weil objecte que cette concurrence-là est une force autonome, et qu’elle impose à chaque État, quel que soit son régime, de se préparer au conflit, donc de se militariser, donc d’opprimer. Faudrait-il qu’un pays domine le monde et élimine ses concurrents pour qu’enfin le socialisme soit possible ? La question, posée ainsi, se réfute d’elle-même.

Ce qu’elle propose à la place n’est pas une doctrine mais un déplacement du critère. L’oppression ne vient pas de la propriété des moyens de production ; elle vient de la division entre ceux qui pensent et ceux qui exécutent, division que la propriété aggrave mais qu’un changement de propriétaire ne supprime pas. Une société libre serait celle où chacun comprend ce qu’il fait et pourquoi. C’est un critère exigeant, et il n’épargne aucun régime existant.

Sa désillusion tient dans une lettre à son amie Albertine Thévenon : quand elle songe que les grands chefs bolcheviks prétendaient créer une classe ouvrière libre et qu’aucun d’eux n’avait sans doute mis le pied dans une usine, la politique lui apparaît comme une sinistre rigolade. La phrase annonce ce qu’elle va faire.

L’usine

Simone Weil entre en usine le 4 décembre 1934 et en sort en août 1935. Elle a vingt-cinq ans, elle est agrégée de philosophie, et elle a obtenu un congé de l’Éducation nationale pour « études personnelles ».

La décision suit le modèle d’Alain, appliqué à un autre objet. On ne peut pas comprendre la condition ouvrière en la lisant ; ce qu’on en tire alors est livresque, romantique, et c’est précisément ce qu’elle reproche aux révolutionnaires professionnels. Elle ira donc voir, non pas quelques jours en observatrice, mais huit mois avec un livret et un salaire.

Trois établissements : ouvrière sur presse chez Alsthom, emballeuse chez Carnaud, fraiseuse chez Renault. Elle est mauvaise ouvrière, lente, maladroite, constamment au bord du renvoi ; elle est blessée, brûlée, humiliée par les chefs d’équipe ; les migraines la clouent. Elle tient son Journal d’usine, où elle note les pièces produites, les cadences, les paies à la pièce, les gestes, la fatigue.

Ce qu’elle en rapporte est sans commune mesure avec ce qu’on écrivait alors sur la question.

Le malheur ouvrier, dit-elle, n’est pas d’abord une affaire de salaire, même si le salaire est misérable. C’est une affaire d’humiliation, et elle opère par la destruction du temps. Le travail à la chaîne fragmente la journée en gestes de quelques secondes qu’aucun projet ne relie ; l’ouvrier ne décide ni du début, ni de la fin, ni de la suite, et cette dépossession du temps est une dépossession de soi. On ne peut pas, écrit-elle en substance, accepter qu’un homme sorti des Lumières soit l’esclave d’une machine.

La formule qui condense tout est restée : dans l’usine, les choses deviennent des hommes et les hommes deviennent des choses. Elle n’est pas métaphorique. La machine est ce dont le rythme commande ; l’ouvrier est ce qui s’y ajuste. Et il n’a plus de nom : il a un matricule, un numéro qu’on inscrit sur les bacs et sur les fiches.

Elle tirera plus tard de cette expérience une distinction qui mérite d’être retenue, et que l’agriculture lui a fournie — en 1941, exclue de l’enseignement par le statut des Juifs de Vichy, elle se fera ouvrière agricole en Ardèche chez le philosophe Gustave Thibon, celui-là même qui publiera ses cahiers après la guerre. Le travail des champs est dur, mais il est rythmé par les saisons et par le corps de celui qui l’accomplit. La cadence est imposée du dehors ; le rythme est trouvé par l’acteur lui-même. Le militaire marche en cadence, le coureur court en rythme. Toute la différence entre la peine et l’asservissement tient dans cet écart.

Elle sort de l’usine détruite physiquement, et convaincue d’y avoir reçu une marque définitive : celle de l’esclave, dira-t-elle, qui ne s’efface pas.

L’Espagne

Août 1936. Elle part pour Barcelone avec une carte de presse et la ferme intention de ne pas rester spectatrice. Elle s’engage dans la colonne Durruti, formation de miliciens anarcho-syndicalistes de la CNT, sur le front d’Aragon.

Elle y reste peu : quelques semaines, moins de deux mois. Elle est myope au point de ne pas pouvoir tirer utilement ; ses camarades évitent de l’envoyer au combat. Elle marche, elle cuisine, elle écoute, elle note.

Et elle découvre ce qu’elle n’était pas venue chercher. Non pas la brutalité de l’ennemi, qu’elle attendait, mais celle de son propre camp. Des hommes que rien ne désignait pour cela tuent des prisonniers avec facilité ; on fusille un gamin de quinze ans qui refuse de renier ses idées ; on abat un prêtre, un propriétaire, un suspect, parce que le mot fasciste suffit à désigner non plus un acte mais une appartenance sociale présumée. Le constat qu’elle en tire est le plus dur de toute son œuvre politique : dès qu’un homme se trouve mis en possession d’une puissance sans contrepoids, il va au bout de cette puissance, quelles que soient ses convictions de départ. Le sang ne coûte plus rien, et l’atmosphère même de la guerre rend la justice impossible à ceux qui la font.

Elle en sortira par un accident presque bouffon : en cuisinant, elle pose le pied dans une marmite d’huile bouillante enterrée près du feu, et se brûle gravement. Ses parents, qui l’avaient suivie jusqu’en Espagne sans qu’elle le sache vraiment, la récupèrent à Sitges et la ramènent en France. La brûlure lui a sans doute sauvé la vie : sa compagnie sera décimée peu après.

Deux ans plus tard, lisant Les Grands Cimetières sous la lune, elle écrira à Bernanos la lettre qui est peut-être son plus beau texte politique. Elle lui dit qu’elle n’est pas de son bord, qu’elle était du côté qu’il combat — et qu’elle a vu chez les siens exactement ce qu’il a vu chez les siens. Deux personnes que tout séparait, arrivant du même voyage avec le même constat : la guerre civile fabrique partout les mêmes hommes.

A suivre.