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Clement Delaunay

Actualité, lectures et humeurs

Jésus vu par un musulman : Hampaté Bâ à Niamey

Niamey, 4 juillet 1975

La scène vaut d’être imaginée. Dans la capitale nigérienne, devant la commission épiscopale chargée des relations avec l’islam, un vieil homme en boubou blanc prend la parole pour expliquer à des évêques catholiques qui est Jésus. Il a soixante-quinze ans, il est musulman, il n’a aucune intention de le devenir moins, et il parle pendant des heures de celui que ses hôtes appellent leur Seigneur.

Le petit livre qui en est sorti — Jésus vu par un musulman — n’est rien d’autre que la transcription de cette conférence, dont le titre complet, plus explicite, annonçait le programme : « Jésus en islam : sa place officielle, son importance dans le courant mystique, la connaissance et l’attachement à Jésus chez les musulmans africains ».

Il faut rappeler ce qui rend cette séance possible, car rien n’allait de soi. Dix ans plus tôt, en 1965, le concile Vatican II avait publié Nostra Aetate, déclaration de quelques pages où l’Église affirmait pour la première fois regarder « avec estime » les musulmans, et appelait à oublier les querelles passées. Un Secrétariat pour les non-chrétiens avait été créé à Rome. Des commissions épiscopales s’étaient constituées en Afrique de l’Ouest, là où les deux religions se partagent les mêmes villages depuis des siècles. La conférence de Niamey est un fruit direct de cette ouverture, et l’un des plus intéressants, parce que la parole y passe dans le sens inverse de l’habitude : ce n’est pas le chrétien qui explique l’islam, c’est le musulman qui commente l’Évangile.

Hampaté Bâ ouvre d’ailleurs par un avertissement qui déplace le débat d’un cran. Les religions, dit-il, ont mieux à faire que de s’affronter : il est temps de surmonter les querelles de clocher et le chauvinisme confessionnel, et de reconnaître que la seule ligne de partage qui vaille passe désormais entre ceux qui disent oui à Dieu et ceux qui lui disent non. On peut contester ce partage — il évacue un peu vite la question de savoir de quel Dieu l’on parle. On ne peut pas dire qu’il soit démodé.

Qui parle

Un livre de dialogue interreligieux ne vaut que par l’autorité de celui qui le tient, et c’est ici que ce mince volume prend son poids.

Amadou Hampaté Bâ naît vers 1900 à Bandiagara, au pays dogon, dans une famille peule de l’aristocratie du Macina. Éduqué à l’école coranique puis, contre le gré des siens, à l’école française, il fait une carrière d’abord administrative dans l’Afrique-Occidentale française, puis de chercheur à l’Institut français d’Afrique noire à Dakar, où il passe quinze ans à recueillir, transcrire et sauver ce que les vieillards de la brousse savaient encore. Le Mali indépendant l’envoie à l’Unesco, dont il siégera au Conseil exécutif dans les années soixante. C’est là qu’il prononce la phrase qui lui a survécu, souvent citée de travers : en Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle.

Il laissera une œuvre double. Des livres d’écrivain, parmi lesquels L’Étrange destin de Wangrin, picaresque et féroce, et les mémoires d’Amkoullel, l’enfant peul, qui restent la plus belle porte d’entrée dans son monde. Et des livres de transmission, où il consigne les traditions initiatiques peules et la mémoire des maîtres.

Le maître, justement, explique tout le reste. Hampaté Bâ fut le disciple de Tierno Bokar, le « sage de Bandiagara », maître soufi de la confrérie tidjane mort en 1940 après avoir été mis au ban par les siens et surveillé par l’administration coloniale, pour avoir maintenu contre tous un enseignement de charité universelle. Son disciple lui a consacré un livre entier. Tout ce qui se dit à Niamey en 1975 vient de cette école-là : un islam intérieur, confrérique, africain, pour lequel la vérité d’un homme se mesure à sa capacité d’aimer et non à l’exactitude de ses frontières.

Il faut le préciser sans l’atténuer : ce n’est pas un porte-parole. Hampaté Bâ n’engage ni une institution ni une orthodoxie, et le Jésus qu’il présente est celui d’une tradition particulière, la plus hospitalière de toutes. Cela ne retire rien à la valeur du livre. Cela interdit de le lire comme le dernier mot de l’islam sur la question.

Un livre qui n’en est pas tout à fait un

Il faut dire d’emblée ce qu’on tient entre les mains, pour n’en pas attendre autre chose. Ce n’est ni un traité, ni une étude comparatiste, ni un essai construit. C’est une parole orale mise par écrit, avec ce que cela suppose d’allure : des reprises, des digressions, des retours en arrière, une chaleur d’adresse qui ne passerait pas dans un livre pensé comme livre. On y entend quelqu’un parler. C’est le charme du volume et sa limite.

Le plan suit celui de l’exposé : Marie d’abord, Jésus ensuite dans sa place officielle, puis Jésus dans la mystique, enfin ce que les musulmans d’Afrique en savent et en vivent. S’y greffent des développements plus personnels — l’arithmologie, le rapprochement entre la Fatiha et le Notre Père — sur lesquels il faudra revenir.

Un détail de l’édition dit plus que de longues pages sur ce qu’est un vrai dialogue. La préface est signée d’un évêque, Monseigneur Yapi, qui recommande chaleureusement l’ouvrage — et précise, sans détour, que certains points de cette conférence ne sont pas conformes à la foi d’un chrétien. La précision pourrait passer pour une prudence ecclésiastique. Elle est tout le contraire : elle publie le désaccord au lieu de le dissoudre, et c’est exactement ce qui manque à la plupart des entreprises de rapprochement, où l’on s’entend d’autant mieux qu’on a pris soin de ne rien dire.

Marie, la seule femme nommée

L’exposé commence par la mère, et ce choix n’est pas un hommage de circonstance : c’est par là que le Coran lui-même passe.

Le fait le plus frappant est rarement connu des lecteurs chrétiens. Marie — Maryam — est la seule femme que le Coran désigne par son nom. Ni Ève, ni Sarah, ni les épouses du Prophète ne sont nommées ; elle l’est une trentaine de fois. La dix-neuvième sourate porte son nom. La troisième, Âl ‘Imrân, raconte sa naissance, la consécration que sa mère fait d’elle avant même qu’elle soit née, son enfance au Temple sous la garde de Zacharie, et la nourriture qu’elle y trouve sans que nul l’apporte. L’Annonciation y figure, presque dans les termes de Luc.

Le récit de la naissance, lui, ne ressemble à rien de ce qu’un lecteur d’Évangile attend. Marie se retire seule en un lieu éloigné ; les douleurs la saisissent au pied d’un palmier ; une voix lui dit de secouer le tronc pour en faire tomber des dattes mûres et de boire à un ruisseau qui vient de sourdre ; puis elle revient vers les siens en portant l’enfant, qui parle au berceau pour la défendre. Il n’y a ni étable, ni mangeoire, ni bergers, ni mages, ni recensement.

Surtout, il n’y a pas Joseph. L’islam tient Marie pour n’avoir été ni mariée ni fiancée, et l’époux charpentier disparaît du tableau avec tout ce qui s’y rattache. La même figure, les mêmes noms, la même virginité affirmée des deux côtés — et deux récits qui ne se superposent pas. Marie sans Joseph n’est plus dans une famille ; elle est seule devant l’accusation des siens, et c’est Dieu, non un homme, qui la défend. Le Coran dit que ses ennemis inventèrent contre elle un mensonge énorme. La virginité y est moins un mystère à contempler qu’un honneur à laver.

On notera au passage la divergence généalogique : la tradition musulmane fait descendre Marie elle-même de la lignée d’Abraham, quand les Évangiles de Matthieu et de Luc établissent la généalogie royale par Joseph. La différence n’est pas d’érudition. Elle découle de l’absence du père légal : il fallait bien que la lignée passe par quelqu’un.

Jésus : ce que l’islam accorde, ce qu’il refuse

La partie centrale du livre est aussi la plus utile, parce qu’elle détruit méthodiquement deux malentendus symétriques : celui du chrétien qui croit que l’islam ignore Jésus, et celui qui croit que l’islam le reconnaît comme lui.

L’étendue de ce qui est accordé surprend toujours. Le Coran donne à Jésus — ‘Issâ, fils de Marie — la naissance virginale, les miracles, la guérison des aveugles et des lépreux, la résurrection des morts par permission divine, une Écriture reçue de Dieu, l’élévation auprès de Lui, et un retour à la fin des temps. Il lui donne deux titres que l’islam ne donne à nul autre : Esprit de Dieu et Parole de Dieu — la tradition attribuant à chaque grand prophète son qualificatif propre, Abraham étant l’Ami de Dieu, Moïse son Interlocuteur, Mohammed son Bien-Aimé. Il en fait l’un des rapprochés de Dieu, et Hampaté Bâ rappelle que la tradition compte cent vingt-quatre mille prophètes, dont trois cent treize envoyés et vingt-cinq seulement nommés dans le Coran, Jésus figurant dans le groupe le plus élevé, aux côtés de Moïse et de Mohammed.

Il ajoute un point que les chrétiens ignorent presque toujours et qui vaut d’être retenu : un musulman qui blasphémerait contre Jésus commettrait la même faute que s’il blasphémait contre le Prophète, parce que le Coran lui interdit d’établir entre les envoyés la moindre distinction.

Et pourtant, tout se tient sur une ligne qui ne bouge pas d’un pouce. Jésus est un envoyé, non un fils. Le refus est explicite, répété, et il ne porte pas sur la dignité de Jésus mais sur l’unicité de Dieu : Dieu est trop glorieux pour avoir un enfant. Toute la théologie musulmane tient dans ce point, le tawhîd, l’affirmation qu’il n’y a d’autre dieu que Dieu et que rien ne peut lui être associé. La Trinité n’y est pas discutée : elle y est impensable.

C’est ce qui rend ce genre de livre à la fois précieux et vertigineux. Deux traditions disent presque les mêmes mots — vierge, Esprit, Parole, résurrection — et ces mots n’ont pas le même sens. La Parole de Dieu est chez les uns un titre honorifique donné à un prophète ; elle est chez les autres la personne divine faite chair. On peut passer une vie à explorer cet écart. On ne peut pas le combler.

La périodisation de la vie de Jésus en trois phases que propose Hampaté Bâ — la vie cachée, puis un enseignement discret dès douze ans, puis trois années d’initiation intense — relève, elle, de sa propre tradition initiatique plutôt que du texte coranique ou des Évangiles. Il faut la lire pour ce qu’elle est : une lecture, et une belle, non une donnée.

La croix

Ici se trouve le point où tout se joue, et il faut y regarder de près.

Le Coran en parle dans un verset unique, le cent cinquante-septième de la quatrième sourate. Les juifs, y est-il rapporté, se sont vantés d’avoir tué le Messie ; or ils ne l’ont ni tué ni crucifié, mais quelqu’un leur fut substitué — la formule arabe, shubbiha lahum, dit littéralement que cela leur fut rendu ressemblant. Dieu l’a élevé vers Lui.

La portée de ce verset est considérable, parce qu’il ne retranche pas un épisode : il retranche le centre. Pour le christianisme, la croix n’est pas un malheur survenu à Jésus, c’est l’acte même du salut ; retirez-la, il ne reste plus une religion amputée, il reste une autre religion. Pour l’islam, le raisonnement est symétrique et tout aussi ferme : Dieu n’abandonne pas les siens à l’ignominie, et il ne saurait laisser l’un de ses plus grands envoyés finir sur un gibet.

L’exégèse musulmane elle-même n’est pas unanime sur ce que dit exactement le verset. La lecture majoritaire est celle de la substitution : un sosie, un disciple, Simon de Cyrène selon certains, aurait été crucifié à sa place — thèse qui rappelle, sans lien historique établi, les docétismes des premiers siècles chrétiens, pour lesquels le Christ n’avait souffert qu’en apparence. D’autres commentateurs, anciens et modernes, lisent le verset comme une négation de la victoire des adversaires plutôt que du fait matériel : ils ne l’ont pas tué, puisque c’est Dieu qui l’a repris. La discussion est ouverte à l’intérieur même de la tradition.

S’y ajoute l’énigme d’un autre verset : nul parmi les gens du Livre n’aura manqué de croire en lui avant sa mort. Avant la mort de qui ? De chaque croyant au moment de mourir, selon les uns ; de Jésus lui-même, lors de son retour à la fin des temps, selon les autres. L’incertitude est dans le texte et non dans sa traduction.

Il faut saluer l’honnêteté avec laquelle l’exposé de Niamey aborde ce terrain. Il aurait été facile d’estomper. C’est pourtant sur ce point, et non sur les convergences, qu’un dialogue se mesure : deux traditions qui partagent Marie, l’Annonciation, les miracles et le retour glorieux, et qui divergent absolument sur les trois jours qui, pour l’une, contiennent tout le reste.

Le Jésus des mystiques, et une tentation

La partie la plus neuve du livre est celle que son titre complet annonçait et que l’article d’origine laissait de côté : la place de Jésus dans le courant mystique de l’islam.

Elle mérite un développement, parce qu’elle est mal connue. Le soufisme a fait de Jésus une figure de premier plan, non comme fondateur mais comme modèle : le prophète pauvre, errant, célibataire, sans maison ni pierre où poser la tête, celui qui guérit et qui se tait. Toute une littérature de sentences lui est prêtée, que les maîtres citent depuis mille ans ; Ghazâlî en a rempli des pages de son grand traité. Ibn ‘Arabî lui donne un rang considérable dans l’économie de la sainteté. Il s’est constitué là un Jésus musulman que l’islam juridique ne connaît guère, plus proche par le ton de l’Évangile que bien des chrétiens ne l’imaginent. C’est la tradition dans laquelle Hampaté Bâ se tient, et c’est elle qui rend sa conférence possible.

Il y joint un travail plus fragile, et l’honnêteté oblige à le dire. Il rapproche la Fatiha, sourate liminaire du Coran, du Notre Père : même architecture en deux mouvements, louange puis demande, même position liturgique de prière quotidienne par excellence, et des correspondances de vocabulaire que les traductions françaises masquent. Le rapprochement est réel et intéressant, et l’on peut lui accorder beaucoup : les deux textes occupent bien, dans leurs traditions respectives, la même fonction centrale.

Il l’appuie en revanche sur des considérations d’arithmologie — comptes de lettres, valeurs numériques, symétries chiffrées — dont il faut dire ce qu’elles sont. Ce genre de science des nombres appartient à une tradition vénérable, commune au judaïsme, à l’islam et à l’hermétisme chrétien, et qui a sa cohérence interne. Mais elle ne démontre rien à qui n’y entre pas, parce qu’un jeu de correspondances suffisamment souple finit toujours par trouver ce qu’il cherche. Un lecteur d’aujourd’hui passera vite sur ces pages. Il aurait tort d’en conclure que le reste est du même ordre : c’est une part limitée du volume, et le plus solide du livre est ailleurs.

Faut-il le lire aujourd’hui

Oui, et pour une raison précise qu’il vaut mieux formuler que de s’en tenir à la recommandation générale.

Ce livre ne cherche pas à concilier. Hampaté Bâ refuse expressément le syncrétisme, cette religion moyenne où l’on retranche de chaque croyance ce qui gêne l’autre et où il ne reste bientôt plus personne. Il tient au contraire que chacun doit demeurer pleinement dans sa tradition, et que c’est de l’intérieur de celle-ci qu’il peut reconnaître ce qui, chez le voisin, lui parle. Ce qui importe, écrit-il, n’est pas de voir telle religion triompher des autres, mais de voir se développer entre elles et entre tous les hommes un esprit de tolérance et la recherche de ce qui leur est commun. La formule pourrait être molle. Elle ne l’est pas, parce qu’elle est tenue par quelqu’un qui n’a cédé sur aucun article de sa propre foi.

Les limites sont celles du genre. C’est une conférence de 1975 : elle ignore tout de ce que les cinquante années suivantes ont fait au sujet, elle ne discute aucun travail savant, et son optimisme sur la marche du dialogue a pris un coup de vieux dont il n’est pas responsable. Le lecteur pressé d’aujourd’hui y trouvera peu d’arguments et beaucoup de témoignage.

C’est précisément ce qui en fait le prix. Sur le Jésus de l’islam, on dispose désormais d’études plus complètes — l’anthologie de Tarif Khalidi, The Muslim Jesus, rassemble les centaines de paroles prêtées à Jésus dans la littérature musulmane, et les travaux de Louis Massignon ou de Christian de Chérgé vont plus loin en théologie. Aucune ne fait ce que fait ce livre : donner à entendre un homme qui parle de la foi d’autrui avec affection, devant les intéressés, sans rien abandonner de la sienne.

Ce ton-là ne s’argumente pas. Il se transmet, ou il se perd. C’est le genre de chose qui, pour reprendre la formule de l’auteur, brûle avec les bibliothèques.